Avis de lecteurs

Les demoiselles d'hiver et le merveilleux, Zelazny, Leiber, Karl Edward Wagner et Thorgal, deuxième partie


Les demoiselles d'hiver et le merveilleux (deuxième partie) : Roger Zelazny, Fritz Leiber, Karl Edward Wagner - et Thorgal !



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Voici donc la suite, en partie modifiée et augmentée, de l'article intitulé "Les demoiselles d'hiver de la sword and sorcery" qui avait paru dans le septième numéro de la revue Etherval en 2015.

Comme précédemment, j'y évoque l'association sensuelle de la femme et de la neige, un des motifs étonnamment (?) récurrents des récits merveilleux, dont ceux relevant de la sword and sorcery selon la dénomination anglo-saxonne.


De Zelazny, Leiber et Wagner :


Peut-être Zelazny se souvient-il de Conan lorsqu’il propose sa propre figure de danseuse nue dans la neige (décidément !) :

La lune était pleine et il soufflait un vent glacial, lorsque Oële dansa pour Démon, laissant des empreintes de feu devant le petit autel de pierre. Plus bas, dans la plaine, le printemps était arrivé, mais la nuit restait hivernale sur la montagne. Pourtant, Oële dansait pieds nus, vêtue en tout et pour tout d’une robe grise translucide à ceinture d’argent. Le léger tissu dévoilait plus qu’il ne voilait sa silhouette mince, enveloppée du nuage de ses longs cheveux blonds flottants. Le feu naissait sous ses pas, qui dessinaient d’antiques motifs sur la pente.

Roger Zelazny, "Le démon et la danseuse", Dilvish le Damné, Denoël, 2011, traduction Michelle Charrier

Oële est elle aussi une créature d’illusions : elle danse en échange des faveurs d’un démon. Qu’elle cesse de danser, son château disparaît sans laisser de trace. Car le démon est oublié de tous sauf d’Oële, laquelle maintient un lien ténu avec le culte du passé. La coïncidence (en est-ce pleinement une ? Images et idées traversent les oeuvres et se transmettent) est plaisante.

Illuminations de Seamus Heaney, poésie et mythologie irlandaises

Illuminations de Seamus Heaney, poésie et mythologie irlandaises (1/2)


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Seamus Heaney mêlait ballons de foot, huîtres, cannes à pêches et guerre de Troie. L'épique se transfigure en un clin d’œil du poète dans les détails d'une vie quotidienne qui n'acquiert peut-être de signification que dans le souvenir des anciens mythes. Ou plutôt : toute vie ne serait-elle pas que l'écho ou le reflet du mythe, voué à la répétition et à la variation ?

J'ai déjà suggéré, au sujet du "Magicien" de Rilke ou encore des citations de poèmes dans les comics américains, ma tentation somme toute plaisante de trouver dans la poésie une puissance narrative, y compris dans les textes qui ne cherchent pas du tout à raconter une histoire.

Or certains aspects de la poésie de Heaney me semblent correspondre à ce qui m'est une petite joie de lecteur, que ce soit par les références à L'Iliade, à la mythologie nordique ou les saints irlandais, ou même encore par son travail de traducteur. Il a ainsi proposé une traduction de référence du poème épique Beowulf, d'ailleurs intitulée Beowulf, A New Translation, qui me permet de l'associer littérairement à Tolkien, autre figure majeure d'un certain type de rapport au merveilleux.

Cependant, je découvre très simplement Heaney par le biais du recueil La lucarne suivi de L'étrange et le connu, dans la collection poésie/Gallimard (2018). C'est en particulier une suite de poèmes extraits de La lucarne [1] qui m'a laissé cette impression très particulière d'étourdissement qui peut prendre parfois au cours d'une belle lecture.

Je partage donc, par le biais de deux articles, quatre Illuminations de Seamus Heaney, ainsi que quelques réflexions et fruits de brèves recherches qui serviront de notes d'accompagnement, que j'espère utiles.


Illuminations : "Prenez une cathédrale / Et offrez lui quelques mâts" [2]



Commençons d'abord par l'évocation immédiatement médiévale d'annales, celles des moines copistes qui enluminaient leurs manuscrits :

Poème VIII des Illuminations, La Lucarne, Seamus Heaney

Les gilets jaunes à la Ferme des animaux d'Orwell


Orwell et la crise politique en France

Acte I : Les gilets jaunes à la Ferme des animaux d'Orwell


« Tous pourris »

« Je déplore que onze de nos concitoyens aient perdu la vie durant cette crise. Je note qu’ils ont tous perdu la vie, bien souvent, en raison de la bêtise humaine, mais qu’aucun d’entre eux, aucun, n’a été la victime des forces de l’ordre. »
E. Macron depuis l’Égypte, 28 janvier 2019.

Alors que depuis deux mois et demi, une partie du peuple français est sortie d’une longue torpeur, beaucoup questionnent les causes profondes de ce soulèvement. Ce fort courant d’émancipation tend vers le ras-le-bol général mais n’a aucune cohérence politique. Après que les Français se sont profondément divisés à la présidentielle de 2017, une majorité soutient les gilets jaunes [1]. Pour tenter de mieux cerner ce phénomène complexe, oublions le petit écran et ses gesticulations hanounesques pour nous replonger dans la lecture d’un géant de la littérature et appréhender la lame de fond en mouvement.


La ferme des animaux, publié en 1945, fait partie des écrits les plus connus de George Orwell [2]. Sa lecture est souvent citée pour étudier la révolution bolchévique et le passage des soviets populaires à la dictature stalinienne. Cette fable, qui rappelle les Fables de notre La Fontaine national, met en scène la prise de pouvoir des animaux d’une ferme anglaise contre leurs maîtres humains. Très éloigné d’une apologie du véganisme, le récit raconte le lent échec de la prise de pouvoir des opprimés et l’émergence de nouveaux maîtres.
page de garde
Souvent vu comme une fable pour enfants, l'ouvrage est au contraire à mettre entre toutes les mains : il est court, accessible et puissamment stimulant.

Loin de voir dans cet ouvrage une « prophétie jaune fluo », nous tentons, simplement et humblement, de réutiliser de vieux enseignements qui n’ont jamais été aussi frais. Quels verrous peuvent être ouverts par cette « clé animale » ? À la lecture d’Orwell, le regard réflexif que l’on porte sur notre époque gagne en maturité. Nous prenons de la distance pour rapport à notre quotidien et gagnons des clés pour nous délivrer de nos illusions (et enfin sortir de la caverne de Platon).

Les demoiselles d'hiver et le merveilleux, première partie, de Chrétien de Troyes et Robert E. Howard

Les demoiselles d'hiver et le merveilleux (première partie) : Chrétien de Troyes et Robert E. Howard


Liminaire :


En 2015, j'avais contribué au septième numéro de la revue Etherval avec un article intitulé "Les demoiselles d'hiver de la sword and sorcery".

J'y évoquais à grands traits mon impression que l'association sensuelle de la femme et de la neige était un motif récurrent des récits merveilleux, parmi lesquels leurs avatars anglo-saxons publiés sous l'étiquette à la fois vague et explicite : sword and sorcery, dont Conan le Cimmérien est sans doute le héros le plus exemplaire.

Voici, partiellement modifiée et augmentée, une nouvelle version de cet article, avec l'aimable autorisation des joyeux chaperons d'Etherval.

La suite de l'article est en ligne ici.


De Chrétien de Troyes et Robert E. Howard :


Enluminure du Perceval de Chrétien de Troyes et Conan par Barry Windsor-Smith
Enluminure d'un manuscrit du Conte du Graal de Chrétien de Troyes et détail de l'adaptation de La Fille du géant du gel de Roy Thomas (scénario) et Barry Windsor-Smith (dessin) pour Conan the Barbarian chez Marvel.


Du sang versé sur la neige : brusque rappel que la blancheur virginale n’étale qu’une paix superficielle. Aussitôt cependant se superpose un autre mirage, celui du visage, sensuel et lointain, de la femme aimée et perdue qui fascine le héros solitaire : 

Cette oie était blessée au col d’où coulaient trois gouttes de sang répandues parmi tout le blanc. Mais l’oiseau n’a peine ou douleur qui la tienne gisante à terre. Avant qu’il soit arrivé là, l’oiseau s’est déjà envolé ! Et Perceval voit à ses pieds la neige où elle s’est posée et le sang encore apparent. Et il s’appuie dessus sa lance afin de contempler l’aspect, du sang et de la neige ensemble. Cette fraîche couleur lui semble celle qui est sur le visage de son amie. Il oublie tout tant il y pense car c’est bien ainsi qu’il voyait sur le visage de sa mie, le vermeil posé sur le blanc comme les trois gouttes de sang qui sur la neige paraissaient.
Chrétien de Troyes, Perceval ou le Roman du Graal, traduction de 1974

Comment un pays rentre dans le Moyen Âge, l’exemple du Japon

Comment un pays rentre dans le Moyen Âge : l’exemple japonais


Par J. Desjardins


Préambule :


« Les Japonais sont comme nous, sauf qu’ils ne connaissent pas Dieu ». C’est ainsi que se concluait le rapport d’Alexandre Valignano, jésuite envoyé en mission au Japon (1) Le missionnaire décrivait le Japon comme « un monde à l’envers » ; les Japonais avaient certes des coutumes barbares, comme le fait de compter les têtes des ennemis vaincus, mais leur organisation sociale ressemblait à s’y méprendre à celle de l’Occident. Des liens de vassalité unissaient les guerriers à leurs seigneurs, qui vivaient dans des manoirs fortifiés. 

Les Européens sont dans un terrain qui leur semble plus familier que la Chine, ou les civilisations découvertes en Amérique. Il ne faut pas être naïf cependant, si Alexandre Valignano insiste sur cette ressemblance, c’est aussi parce qu’il veut convaincre le pape d’envoyer des missions afin de convertir ce pays, entreprise qu’on lui assure facile du fait de la proximité culturelle du Japon.

Là où c’est intéressant, c’est que l’expression de Valignano « monde à l’envers » existe aussi en japonais. Elle est cependant bien plus négative et fait référence à une période où les liens hiérarchiques sont complètement bouleversés, le paysan se révolte, le vassal n’obéit plus à son seigneur, la légitimité de l’ordre confucéen semble être remise en question.