Aux sources de la métaphysique occidentale (3/4), Platon

Aux sources de la métaphysique occidentale (3/4), Platon 


La dernière fois, avec l’aide d’Héraclite puis de Parménide, nous vous avions laissés – c’est cela aussi la magie de la métaphysique - dans un état confinant à l’acatalepsie la plus pure. Reprenons tout de même calmement notre chemin de montagne. Cette fois, nous avons un guide choisi parmi les plus excellents pour arpenter cette insaisissable géographie : le « divin Platon » en personne, qui se propose, pour nous, de tracer le chemin droit, entre les abîmes ouverts par Parménide et Héraclite.
 
La démarche de Platon est aujourd’hui la nôtre : comment concilier l’évidence de l’irréfutable écoulement des choses (tout change nous dit Héraclite) avec la possibilité d’établir une science (qui ne peut être fondé que sur de l’immobile, c’est-à-dire où l’on admet de façon nécessaire, absolue et éternelle que 2+2=4) ? La science est-elle donc seulement possible ? Si elle ne l’est pas, alors nous ne pouvons rien connaître vraiment. Si nous ne pouvons rien connaître vraiment, alors il nous faut soit nous résoudre à vivre sans la vérité, soit il nous faut nier même que la vérité existe. Dans les deux cas, la philosophie socratique, en tant que recherche de la sagesse par la connaissance, est menacée. Alors surgit Platon. 

Platon et le monde sensible
Platon (Source) fier comme tout de sa théorie des Idées


Hannibal, héros tragique ?

Hannibal, héros tragique ?


Hannibal fut le héros de diverses tragédies, dont deux des plus connues sont Annibal de Marivaux, et La Mort d'Annibal, de Corneille (Thomas). Dans la première, l'auteur imagine une rivalité amoureuse entre Hannibal, déjà proche de mourir chez Prusias, et Flaminius, l'envoyé de Rome pour le pourchasser et le faire livrer. L'intrigue est audacieuse et Marivaux a pu bénéficier du mystère que constitue la vie intime d'Hannibal pour laisser libre cours à son imagination. Corneille se sert lui aussi d'une hypothétique fille du Carthaginois, Élise, dont trois personnages sont amoureux sur fond de conflit entre Hannibal et Rome. Mais au fond, le tragique n'apparaît qu'à travers deux situations inventées – il est vrai que l'on ne savait pas grand chose d'Hannibal à l'époque.

Ma réflexion se porte sur les aspects tragiques des faits et gestes d'Hannibal au regard de l'Histoire, ou, répétons-le à l'envi, de ce que la tradition littéraire et historique gréco-romaine en a laissé. Trois éléments caractéristiques de la tragédie telle qu'elle était envisagée par les auteurs cités plus haut semblent traverser la vie d'Hannibal : d'abord le célèbre serment, prononcé en présence de son père Hamilcar, serment auquel il est lié à mort et qui imprègne donc son existence d'une sorte de fatalité; le fait que, malgré tous ses efforts, ses incroyables prouesses, son intelligence supérieure, son audace souvent récompensée et ses multiples talents, le cours des choses se soit finalement toujours retourné contre lui; enfin, la nette impression de solitude qu'il laisse au moment de sa mort, exilé de sa cité, trahi de ceux qui ont d'abord prétendu l'accueillir.

Le jour où Louis XIV a failli finir à la Bastille, la Fronde ou la genèse du Roi-Soleil

Le jour où Louis XIV a failli finir à la Bastille : la Fronde ou la genèse du Roi-Soleil


Par A. BAUX

Préambule

Inspiré par ce thème des jeunesses royales – et après avoir étudié celle de Saint-Louis – j’ai décidé de remettre le bleu (capétien ?) de chauffe ! En effet, on pourrait tout simplement croire à la coïncidence mais il n’en est rien : parmi les plus grands rois de France – et il faudrait confirmer cela avec les rois étrangers – beaucoup eurent des jeunesses difficiles où il fut question de leur couper l’herbe sous le pied ! Bien avant qu’ils ne deviennent célèbre…

Après avoir parlé d’un roi – appelé Louis – qui entre dans la légende en imposant une formule le désignant particulièrement « Saint Louis » ; j’étais obligé de parler du « Roi-Soleil » ! Louis XIV a réussi l’exploit de dépasser l’aura de son aïeul canonisé mais dans un registre moins christique (quoique…). Tout comme Louis IX, Louis XIV a su marquer son époque : le XVIIème siècle européen est le siècle du Roi-Soleil.

Le visage de Louis XIV est celui de la fin de règne, les jambes sont celles de sa jeunesse
Voici le tableau officiel du roi Louis XIV (il le remplaçait pendant son absence!). Il date de la fin de règne du roi (on peut le voir sur son visage) mais ses jambes sont celles de sa jeunesse (mieux que photoshop !)

Stan Lee présente, hommage à Stan Lee


« Stan Lee présente », hommage à Stan Lee


Stan Lee n'avait pas même besoin d'écrire un mot : quand j'étais gosse et que j'ouvrais un numéro de Strange déjà vieux, déniché dans des recoins de brocante, la formule « Stan Lee présente » était déjà magique et c'est par elle, pour un benêt comme moi qui n'aurais pas imaginé sauté une ligne d'une bande dessinée, c'est par elle que commençait vraiment l'histoire.

Les années 1990 elles aussi commençaient – les épisodes que je lisais avec exaltation dataient pour la plupart des années 1970, sans que j'en sache rien, d'ailleurs je m'en serais moqué pas mal.

Strange n°100
Image extraite de Strange n°100, éditions Lug

La jeunesse difficile d’un grand roi de France, Saint Louis


La jeunesse difficile d’un grand roi de France : Saint Louis

Par A. BAUX

Préambule

Récemment décédé, Jacques Le GOFF fut un pilier de l’Histoire médiévale ; ses écrits sur la fabrication des saints ont inspiré de nombreux lecteurs. Son grand recueil me guide à nouveau vers cet âge d’or de l’Occident – le XIIIème siècle – et son plus illustre représentant : un français ! Unique roi de France canonisé par l’Eglise, Louis IX dit « Saint Louis » porte sur ses épaules la grandeur de son époque qu’il personnifie par son immense piété et ses deux croisades. Avec lui, la royauté française a trouvé son modèle le plus lumineux…

Vitrail Saint Louis
Des milliers de représentations du saint vont couvrir les édifices religieux de l’Occident chrétien : attention car celles-ci ne sont en rien réalistes au sens moderne (un visage reconnaissable).

Tout comme François d’Assise – dont j’ai déjà étudié le cas dans cet article – le roi Louis a su plaire aux autorités pontificales. Dès sa mort à Tunis en 1270, ses ossements deviennent des reliques qui vont être disséminées dans tout l’Occident. Dès lors, sa vie se transforme en récit officiel. Louis IX est ainsi sans cesse mis en valeur dans les textes : l’image d’un homme parfait lui colle à la peau pour des siècles. Il est le roi qui a dompté son corps et son âme face aux péchés ; qui a mis le roi d’Angleterre à sa botte ; qui meurt en croisade pour accéder à la canonisation en 1297…

Derrière cette image de perfection apparente [1], la réalité de sa vie est plus complexe, si l’on remonte un peu dans le temps... Roi à 12 ans, le tout jeune Louis IX va vivre un début de règne sous forme de calvaire. Tout comme Louis XIV (roi à 5 ans), il essuie une révolte des grands nobles qui aurait pu lui coûter son trône. Bien que l’épisode de la Fronde (de 1648-1653) soit davantage connu du grand public, la difficile jeunesse de Saint Louis n’est que très peu soulignée. On préfère raconter ses exploits glorieux et montrer sa sainteté permanente. Pourtant, cette jeunesse royale a été un moment clé de son règne, qui préfigure sa gloire future.

L’intérêt sera donc d’analyser le début de règne compliqué du jeune Louis IX tout en insistant sur l’importance de sa mère, Blanche de Castille, dans les affaires du royaume. Cette dernière fut l’une des femmes les plus influentes de l’Histoire (n’ayons pas peur de le dire) car elle gouverne le royaume le plus puissant au XIIIème siècle, et ce pendant des décennies ! Enfin, ayant « survécu » aux premières menaces, Louis IX va parvenir à s’inspirer de ses deux modèles (le Christ et sa mère) pour devenir l’un des rois les plus puissants de l’histoire du Moyen Âge.

Chronologie rapide :

1214 : Naissance de Louis à Poissy
1226 : Mort de son père, Louis IX devient roi de France et sa mère régente
1227-1230 : Révolte contre le roi menée par le duc de Bretagne
1234 : Mariage de Louis IX avec Marguerite de Provence
1248-1253 : 1ère croisade de Louis IX
1253-1270 : Âge d’or du pouvoir royal de Louis IX
1270 : Mort de Louis IX à Tunis
1297 : Canonisation du nouveau « Saint Louis » sous le règne de Philippe le Bel

Des mirages plein les poches de Gilles Marchand, la mélodie des causes

Des mirages plein les poches de Gilles Marchand : la mélodie des causes


Liminaire

Il est rappelé régulièrement ici et là que les lecteurs boudent les recueils de nouvelles, notamment parce que la brièveté (pourtant relative, parfois) des textes nuirait à l’immersion et à l’identification des personnages.

Le genre de la nouvelle semble présenter des enjeux esthétiques plus attirants pour les auteurs que pour un large lectorat, que l’on essaie le plus souvent de séduire par la cohérence thématique du recueil publié : c’est d’ailleurs le cas, avec le recueil Des mirages plein les poches de Gilles Marchand, publié Aux Forges de Vulcain (comme vous vous en doutez, il n’y aura donc aucune objectivité à attendre de cet article [1]).

couverture du recueil Des mirages plein les poches


Suivre le fil

Ainsi le recueil évoque bien essentiellement des personnages aux prises avec leurs rêves, et les grosses déceptions et petites consolations que cela implique : l’auteur le rappelle lui-même dans une vidéo de présentation pour la librairie Mollat.

Mais à mon sens Gilles Marchand renforce cette cohérence par des choix narratifs et stylistiques marqués : utilisation systématique de la première personne, anonymat relatif du narrateur (à priori masculin), rareté des dialogues et fonction symbolique des objets contribuent à procurer au lecteur le sentiment d’une confession discontinue.

Aux sources de la métaphysique occidentale (2/4) : Parménide

Aux sources de la métaphysique occidentale (2/4) : Parménide 


 Comment envisager scientifiquement la métaphysique, c’est-à-dire ce qui « dépasse » la physique, ce que nous ne pouvons appréhender par l’expérience ? Voici l’interrogation centrale de Kant dans la Critique de la raison pure dans laquelle le philosophe de Königsberg se proposait de refonder absolument l’ensemble du « savoir métaphysique » occidental, coupable selon lui de s’être laissé aller, par le truchement d’une dialectique incontrôlée, à explorer des territoires non bornés, pour en réaliser une géographie fantaisiste. Au premier rang de cette erreur dialectique : les Anciens, forcément.
 Voici donc un retour sur les sources de la métaphysique occidentale en quatre épisodes : Héraclite, Parménide, Platon et Aristote. 
 Aujourd'hui : Parménide. 


La tête de Parménide

 Parménide d’Élée (fin VIe - début Ve siècle av. J.-C.), fondateur de l’école éléate, maître de Socrate et donc, par ricochet, de Platon, est celui qui introduit dans la métaphysique les composantes les plus fondamentales de la tradition philosophique occidentale, ce qui fera d’ailleurs dire à Heidegger que le Poème de Parménide en est le texte le plus important [1].
 Ce poème pourtant, n’est accessible à nous que par fragments, dont les sentences paraissent parfois plus obscures encore que celles d’Héraclite. Le fait est que la philosophie, encore mal dégrossie (nous sommes avant Socrate) emprunte encore volontiers le langage de la poésie. Progresser à travers l’œuvre très sibylline de Parménide est donc résolument une épreuve. Voici ce que nous avons réussi à en extraire. 


Saint François et l’hérésie : si près, si loin…

Saint François et l’hérésie : si près, si loin…



Par A.BAUX

Préambule

En pleine lecture d’un recueil d'Histoire médiévale – Héros du Moyen Âge, le Saint et le Roi de Jacques le GOFF – les fourmillements me sont montés à travers les phalanges. Alors que je découvrais la biographie de Saint François – avant de me lancer dans celle de Saint Louis – le récit de sa vie m’a interrogé sur la raison de son « succès ». Pourquoi l’Église l’a-t-il canonisé alors que beaucoup de laïcs (non clercs) comme François furent jugés hérétiques par l’Église en tentant de réformer le dogme chrétien ? [1]
François d'Assise, modèle de piété
François d'Assise est aujourd'hui un modèle de piété largement représenté à travers l'Europe et les siècles...

Né en 1181 à Assise, François d’Assise est une figure centrale du christianisme au XIIIème siècle. Fondateur de l’ordre des franciscains, l’homme a su cristalliser l’admiration de son vivant. Sa vie a très tôt été comparée à celle du Christ lui-même, si l'on considère que François a guidé les fidèles vers une pratique chrétienne renouvelée, accompli des miracles et surtout qu'il a souffert les affres de la maladie selon un modèle christique.

De Carthage à Tyr, Hannibal sur la route de Didon

De Carthage à Tyr, Hannibal sur la route de Didon


Hannibal a-t-il, sur le bateau qui l’emmenait loin de Carthage vers la terre de ses ancêtres, eu cette vision de ceux de la légendaire Didon, tout chargés de l’or de Pygmalion, mettant les voiles vers une cité qui restait encore à fonder ? Il est tentant de l’imaginer. Ces deux figures tutélaires de Carthage, en effet, semblent embrasser la vie de la cité, l’une en marquant les débuts, l’autre la fin – quoique l’on sache bien que ce fut Rome, et avec quelle inflexibilité, qui détruisit effectivement la cité punique. Leurs trajectoires, en tout cas, se croisent au milieu de la Méditerranée. Didon fuit Tyr, trahie par son frère ; Hannibal fuit Carthage, trahi par ses opposants. Didon accoste à Carthage ; Hannibal débarque à Tyr. 

Du départ auxquels ils furent contraints à la mort qu’ils choisirent, essayons-nous à un bref exercice d’analogie, qui n’échappera pas à quelques facilités mais fera apparaître tout de même de stupéfiantes ressemblances.


Expériences de la mort dans Latium de Romain Lucazeau

Expériences de la mort dans Latium de Romain Lucazeau


Liminaire (triple bis repetita)
En 2016 Romain Lucazeau lançait deux gros pavés dans la mare de la SF française, qui constituaient en fait un seul roman-fleuve, Latium (aux éditions Denoël, collection Lunes d’encre, dans la collection Folio SF pour le poche).
Des Intelligences Artificielles gigantesques y revivent des bouts d’une pièce de théâtre de Corneille et s’entre-détruisent à coups de vaisseaux de combat, d’hommes-chiens et de philosophie leibnizienne.
Il se trouve que j’ai eu l’occasion de partager un certain nombre de verres d’eau avec Romain, qui est devenu un copain avec qui échanger quelques tempêtes : c’est donc avec une curiosité amicale que je propose une petite série d’articles au sujet de son roman, dont voici le quatrième.
Latium de Romain Lucazeau a remporté le Grand Prix de l'Imaginaire
Gros vaisseau, gros bandeau.
Pour lire le premier article : "une immaculée conception".

Pour lire le deuxième article : "le modulateur monadique et le discours proliférant."

Pour lire le troisième article : "d'autres soi-mêmes dans l’espace post-anthropique"

Machines orphelines


L’intrigue de Latium progresse par événements. Dans un univers post-humain où le temps est envisagé en longues durées (qui excèdent celle qu’on associe à la vie humaine, ce qui ajoute au décalage avec la perception du lecteur), ce qui motive une action quelconque doit nécessairement constituer une exception extraordinaire.

Aux sources de la métaphysique occidentale (1/4), Héraclite



               Aux sources de la métaphysique occidentale (1/4) : Héraclite         


Comment envisager scientifiquement la métaphysique, c’est-à-dire ce qui « dépasse » la physique, ce que nous ne pouvons appréhender par l’expérience ? Voici l’interrogation centrale de Kant dans la Critique de la raison pure dans laquelle le philosophe de Königsberg se proposait de refonder absolument l’ensemble du « savoir métaphysique » occidental, coupable selon lui de s’être laissé aller, par le truchement d’une dialectique incontrôlée, à explorer des territoires non bornés, pour en réaliser une géographie fantaisiste. Au premier rang de cette erreur dialectique : les Anciens, forcément.
        Voici donc un retour sur les sources de la métaphysique occidentale en quatre épisodes : Héraclite, Parménide, Platon et Aristote.
  

*



               Héraclite d’Ephèse (-544/-480) dit « l’Obscur » (parce que c’est perché) est un philosophe présocratique (c’est-à-dire antérieur à la naissance officielle de la philosophie). Pour connaître sa pensée, nous ne disposons que de Fragments rapportés par des auteurs postérieurs, ce qui ajoute plus encore à son obscurité.

D'autres soi-mêmes dans l’espace post-anthropique, Latium de Romain Lucazeau et les personnalités multiples

D'autres soi-mêmes dans l’espace post-anthropique, Latium de Romain Lucazeau et les personnalités multiples


Liminaire (bis bis repetita)
En 2016 Romain Lucazeau lançait deux gros pavés dans la mare de la SF française, qui constituaient en fait un seul roman-fleuve, Latium (aux éditions Denoël, collection Lunes d’encre).
Des Intelligences Artificielles gigantesques y revivent des bouts d’une pièce de théâtre de Corneille et s’entre-détruisent à coups de vaisseaux de combat, d’hommes-chiens et de philosophie leibnizienne.
Il se trouve que j’ai eu l’occasion de partager un certain nombre de verres d’eau avec Romain, qui est devenu un copain avec qui échanger quelques tempêtes : c’est donc avec une curiosité amicale que je propose une petite série d’articles au sujet de son roman, dont voici le troisième.



Pour lire le premier article : "une immaculée conception".

Pour lire le deuxième article : "le modulateur monadique et le discours proliférant."

Pour lire le quatrième article : "expériences de la mort".

Latium de Romain Lucazeau en deux tomes qui ne font qu'un récit
Les gros vaisseaux ont besoin de beaucoup d'espace post-anthropique.

Je est un notre


Au cours de sa fuite à travers la Nef, Plautine rencontre enfin une autre version d'elle-même. Il s'agit d'Oikè, l'IA qui a permis la « naissance » de Plautine (cf. « conception virginale »). Il s'agit du premier face à face entre deux intelligences comparables.

The Intruder de Roger Corman et BlacKkKlansman de Spike Lee, stratégies du mensonge et vérité jubilatoire


The Intruder de Roger Corman et BlacKkKlansman de Spike Lee : stratégies du mensonge et vérité jubilatoire



Liminaire

C’est sans rien savoir du film The Intruder de Roger Corman que je me suis laissé entraîner par un ami, en toute confiance, dans une des salles du Champo (à Paris, à dix pas de la Sorbonne et à trois pas de la librairie Compagnie, pour les curieux).

RogerCorman fait partie de ces saints patrons du cinéma américain dont on m’a dit cent fois dit du bien, et dont j’ai reporté d’autant la découverte. C’est tout juste si d’entre ses œuvres je suis capable de mentionner The Raven [1].

Or The Intruder a une réputation un peu particulière dans la filmographie de Roger Corman, puisqu’il a la réputation de tenir très à cœur au réalisateur qui l’a produit en partie lui-même, allant jusqu’à hypothéquer sa maison pour obtenir le financement suffisant… et le film fut un échec commercial, le seul semble-t-il de la longue carrière de Corman.

Il faut dire que le film, sorti en 1962, était en noir et blanc, est-ce signifiant ? pour attaquer le racisme et la ségrégation persistants dans les états du sud des États-Unis, en pleine période de lutte pour les droits civiques [2]. Ce n’était donc pas, loin s’en faut, une période favorable à la reconnaissance d’un film militant par le grand public ou par les institutions du cinéma [3].

Hasard ou fruit de la sagacité de la programmation, j’ai pu voir The Intruder à quelques jours d’intervalle de BlacKkKlansman de Spike Lee, film de 2018 également militant qui dénonce et ridiculise le suprémacisme blanc, cette fois dans le cadre des années 1970, et qui a lui reçu le Grand Prix du Festival de Cannes.

Ce que les sophistes ont à nous dire

Ce que les sophistes ont à nous dire


            Nous sommes tous platoniciens. Et c’est par la porte de derrière que Platon s’est immiscé en nous, à notre insu pour ainsi dire, et qu’il a déposé là, dans nos consciences, le germe d’une curieuse injure. « Sophiste ! » dit-on à l’endroit de qui prostitue le langage pour violer la vérité. « Sophiste ! » est avant le cri d’une indignation intellectuelle. À raison ou selon la raison de Platon ?

Tétraèdre et sophistique
Platon Super-Saiyan 1000 forme tétraèdre : "la sophistique, c'est de la merde, voilà mon sentiment !"
(Source de l'image)

            Pourtant, l’étymologie nous rappelle la proximité du cousinage entre les vrais sages et les pirates de la langue. Ainsi, le philosophe est celui qui « aime la sagesse », là où le sophiste est un « spécialiste de la sagesse ». Platon a, pour nous, séparé le bon grain de l’ivraie. C’était au IVe siècle av. J.-C. à la suite (ou à la place ?) de Socrate, le philosophe s’évertua à détruire le crédit d’une école rivale de son académie, non sans un certain art, puisque Protagoras ou Gorgias, les principaux sophistes de l’époque, ont été absolument emmerdés, au sens premier. Ce billet est donc une invitation. Une invitation à remuer la fange multimillénaire qui recouvre une pensée digne d’intérêt.

Aux origines de la couleur bleue, l'exemple du roi Arthur

Aux origines de la couleur bleue, l'exemple du roi Arthur

Par A. BAUX

Préambule

La lecture attentive du livre Bleu, Histoire d’une couleur de Michel Pastoureau m’a ouvert les yeux. L’écueil que j’ai débusqué devrait faire trembler le monde du merveilleux et de la fantasy… Plus sérieusement, nous allons nous pencher sur le légendaire roi Arthur et l’évolution de sa représentation du Moyen Âge jusqu’à nos jours. Cela nous permettra de pointer du doigt le problème de l’anachronisme, lorsque la crédibilité historique bat de l’aile [1]...
Arthur en bleu
Représentation du roi Arthur sur la tapisserie des Neuf Preux, datant de 1385 et aujourd'hui conservée à New York

Sans décortiquer à outrance ce morceau de tapisserie représentant le roi Arthur, on peut cependant en tirer quelques informations claires. Premièrement, le héros mythique semble aimer particulièrement le bleu (malgré quelques touches de rouge), un bleu d’ailleurs très fort et chatoyant. On remarque ensuite que torse royal, ainsi que son oriflamme, sont brodés de trois couronnes d’or : elles rappellent ses armoiries (blason). Notez enfin la date de confection de la célèbre tapisserie : fin du XIVème siècle. Cette période est appelée « Bas Moyen Âge » par les historiens médiévistes.

Découvrir l’Histoire de l’Amérique française

Découvrir l’Histoire de l’Amérique française


Par A. BAUX
Préambule

     En janvier 1780, le général Haldimand écrivait que l’amitié des autochtones pour la Grande-Bretagne « décline chaque jour, particulièrement depuis que les Américains se sont alliés aux Français, avec lesquels ils ont un vieux et tenace attachement ». [1]


   Comment expliquer ce lien peu commun qui s’instaura entre indigènes amérindiens et colonisateurs français ? De premier abord, cet « attachement », qui dériva parfois en amour, peut surprendre. S’il surprend, c’est que l’oubli a fait son œuvre et que l’enseignement de l’Amérique française est quasiment inexistant en France.


À Québec, cet article n’aurait pas réellement lieu d’être car les Québécois ont fait un gros travail mémoriel pour préserver leur histoire locale [2]. En France, un travail similaire donnerait à faire connaître une période à la fois fascinante et bouleversante. D’où mon intérêt pour un sérieux ouvrage de synthèse : l’Histoire de l’Amérique française de HAVARD et VIDAL.

Les amateurs d’Histoire noteront que de nombreux thèmes – militaire, économique mais aussi géographique et culturel –  sont abordés. Le point de vue y est très nuancé sur la colonisation française, refusant de tomber dans l’éloge et détaillant les aspects les plus « sombres » du rêve français en Amérique ; c’est salutaire car souvent les auteurs sur le sujet choisirent leur camp (pour ou contre la colonisation).

Ici, on remarque très vite les différences criantes entre deux projets colonisateurs antagonistes en Amérique du Nord. Les « Anglais » [3], d’un côté, dont la peur des indigènes est souvent citée dans les textes de l’époque (le massacre de dizaines d’Anglais au Fort William Henry en 1757 n’a pas arrangé les choses…). De l’autre, les « Français » [3] ont noué des liens culturels intenses et servirent d’interprètes et même d’intermédiaires entre indigènes, Anglais, Espagnols ou futurs Américains.

Le modulateur monadique dans Latium de Romain Lucazeau, le discours proliférant

Le modulateur monadique dans Latium de Romain Lucazeau, le discours proliférant


Liminaire (bis repetita)
En 2016 Romain Lucazeau lançait deux gros pavés dans la mare de la SF française, qui constituaient en fait un seul roman-fleuve, Latium (aux éditions Denoël, collection Lunes d’encre).
Des Intelligences Artificielles gigantesques y revivent des bouts d’une pièce de théâtre de Corneille et s’entre-détruisent à coups de vaisseaux de combat, d’hommes-chiens et de philosophie leibnizienne.
Il se trouve que j’ai eu l’occasion de partager un certain nombre de verres d’eau avec Romain, qui est devenu un copain avec qui échanger quelques tempêtes : c’est donc avec une curiosité amicale que je propose une petite série d’articles au sujet de son roman, dont voici le deuxième.


Couverture de "Latium" de Romain Lucazeau
Le modulateur, c'est déjà ce qui permet à ces vaisseaux de fonctionner.

Pour lire le premier article : "une immaculée conception".


Pour lire le troisième article : "d'autres soi-mêmes dans l’espace post-anthropique : IA et personnalités multiples".


Pour lire le quatrième article : "expériences de la mort".


Dire, être, détruire : le dieu dans la monade


Le « modulateur monadique » (baptisé Anaximandre d’après un penseur grec) est une des énigmes les plus intrigantes de Latium. Sans revenir sur la référence à Leibniz (l’auteur renvoie lui-même à la Monadologie du philosophe), on pourra remarquer que le rapprochement des termes pour évoquer une sorte de système de propulsion intelligent contribue à donner l’impression d’un langage spécifique à l’univers de Latium, sans tomber dans les bizarreries néologiques qui encombrent parfois les livres de genre SFFF.

Mais si « modulateur monadique » sonne comme un hybride techno-philosophique, il est tentant de rappeler que moduler correspond à une importante polysémie. Moduler, c’est produire une variation sonore, rythmique, mélodique. Remarque préliminaire qui s’avérera significative quand Anaximandre prendra la parole.

Super-héros de troisième division de Charles Yu, le super-héros est un surnom


Super-héros de troisième division de Charles Yu : le super-héros est un surnom


Liminaire

Super-héros de troisième division de Charles Yu [1] est le nom d’un recueil de nouvelles traduit par Aude de Monnoyer de Galland et publié aux éditions Aux Forges de Vulcain en 2018. Il se trouve comme par hasard que les Forges sont aussi l’éditeur de mon roman Uter Pandragon, donc mon petit article n’a évidemment rien de neutre [2].


Malgré ce que le titre du recueil donnerait à croire, seule la première nouvelle aborde le thème des super-héros, et c’est celle qui m’intéressera en particulier ici, dans la mesure où j’ai une certaine affection pour les BD et comics, comme j’ai pu le dire auparavant.

Il s’avère que la nouvelle en question a remporté le Sherwood Anderson Fiction Award en 2004, et ce n’est pas tant la récompense qui m’interpelle (je ne la connaissais pas ; d’ailleurs, qui la connaît ?), que la date.

Couverture de "Super-héros de troisième division" de Charles Yu
Couverture d'Elena Vieillard


Si aujourd’hui notre univers médiatique canalisé par les réseaux sociaux fait la part belle aux super-héros, multipliant les produits dérivés et donnant l’illusion d’être incontournables, il y a bientôt quinze ans les personnages musclés en costume étaient surtout associés à une poignée de films à succès (Spider-Man, X-Men) et la littérature les concernant était somme toute rare en français : Supernormal de Robert Mayer n’avait pas été traduit, ni les anthologies WildCards dirigées par Geore R. R. Martin [3].

Ce décalage entre les contextes d’écriture et de réception me donnent cette impression curieuse d’accélération du temps que l’on peut ressentir lorsque, conscient d’un point de départ et d’un point d’arrivée, on n’est plus capable de se faire une impression nette du trajet accompli. 

Or, si le « genre super-héros » se diversifie au cinéma (du métahumour de Deadpool à la dystopie tragique de Logan), il est depuis longtemps infiniment varié dans les comics en tant que tels. Pour autant, il me semble que peu de séries ont traité le genre par le biais de la satire sociale [4], en raison de politiques éditoriales et commerciales contraignantes. Une nouvelle échappe à de tels désagréments.

Une immaculée conception dans Latium de Romain Lucazeau


Une immaculée conception dans Latium de Romain Lucazeau


Liminaire

En 2016 Romain Lucazeau lançait deux gros pavés dans la mare de la SF française, qui constituaient en fait un seul roman-fleuve, Latium (aux éditions Denoël, collection Lunes d’encre).
Des Intelligences Artificielles gigantesques y revivent des bouts d’une pièce de théâtre de Corneille et s’entre-détruisent à coups de vaisseaux de combat, d’hommes-chiens et de philosophie leibnizienne.
Il se trouve que j’ai eu l’occasion de partager un certain nombre de verres d’eau avec Romain, qui est devenu un copain avec qui échanger quelques tempêtes : c’est donc avec une curiosité amicale que je propose une petite série d’articles au sujet de son roman, dont voici le premier.

Pour lire le deuxième article : "le modulateur monadique et le discours proliférant."

Pour lire le troisième article : "d'autres soi-mêmes dans l’espace post-anthropique".

Pour lire le quatrième article : "expériences de la mort".

Manchu est l'auteur de la couverture de Latium de Romain Lucazeau
Couverture du tome I de Latium, réalisée par Manchu


Couvrez ce sens que je ne saurais voir 


La complexité constituait le meilleur des camouflages.
C'est sous la forme d'une phrase malicieusement simple que le narrateur de Latium énonce ce qu'on pourrait considérer comme une maxime. La complexité comme art de la dissimulation, voilà qui fournirait un principe de compréhension de Latium, au-delà de l'ampleur de l’œuvre.