Avis de lecteurs

Découvrir l’Histoire de l’Amérique française

Il faut redécouvrir l’Histoire de l’Amérique française (XVIème-XVIIIème siècle) !


Par A. BAUX


Préambule


En janvier 1780, le général Haldimand écrivait que l’amitié des autochtones pour la Grande-Bretagne « décline chaque jour, particulièrement depuis que les Américains se sont alliés aux Français, avec lesquels ils ont un vieux et tenace attachement ». [1]

Comment expliquer ce lien peu commun qui s’instaura entre indigènes amérindiens et colonisateurs français ? De premier abord, cet « attachement », qui dériva parfois en amour, peut surprendre. S’il surprend, c’est que l’oubli a fait son œuvre et que l’enseignement de l’Amérique française est quasiment inexistant en France.
À Québec, cet article n’aurait pas réellement lieu d’être car les Québécois ont fait un gros travail mémoriel pour préserver leur histoire locale [2]. En France, un travail similaire donnerait à faire connaître une période à la fois fascinante et bouleversante. D’où mon intérêt pour un sérieux ouvrage de synthèse : l’Histoire de l’Amérique française de HAVARD et VIDAL.
Les amateurs d’Histoire noteront que de nombreux thèmes – militaire, économique mais aussi géographique et culturel –  sont abordés. Le point de vue y est très nuancé sur la colonisation française, refusant de tomber dans l’éloge et détaillant les aspects les plus « sombres » du rêve français en Amérique ; c’est salutaire car souvent les auteurs sur le sujet choisirent leur camp (pour ou contre la colonisation).
Ici, on remarque très vite les différences criantes entre deux projets colonisateurs antagonistes en Amérique du Nord. Les « Anglais » [3], d’un côté, dont la peur des indigènes est souvent citée dans les textes de l’époque (le massacre de dizaines d’Anglais au Fort William Henry en 1757 n’a pas arrangé les choses…). De l’autre, les « Français » [3] ont noué des liens culturels intenses et servirent d’interprètes et même d’intermédiaires entre indigènes, Anglais, Espagnols ou futurs Américains.

Jugez plutôt (grâce à l’une des nombreuses citations croustillantes réunies dans le livre, ici p.674) :
À Michillimakinac, son identité fut découverte et, alors qu’il craignait le pire, un chef ojibwa (pro-français) vint à lui déclarer (à un commerçant anglais nommé A. Henry) : « Anglais ! Vous avez vaincu les Français, mais vous ne nous avez pas encore vaincus ! ». « Nous savons que notre père, le roi de France, est vieux et infirme ; nous savons que, fatigué de vous faire la guerre, il s’est endormi. Son sommeil vous a permis de conquérir le Canada. Mais ce sommeil tire à sa fin. J’entends déjà notre père s’éveiller et s’informer du sort de ses enfants, les Indiens. Et quand il va se réveiller, que va-t-il advenir de vous ? Il vous détruira complètement ! »
Louis XV n’écouta pas ses enfants. Il s’entêta sur les affaires européennes et ne tenta même pas de reconquérir le Canada à partir de la Louisiane (jamais vaincue militairement mais cédée par traité). À la fin du siècle, la chute de la royauté n’entraîna finalement pas de réveil français en Amérique ; malgré l’expérience impériale (cf. la vente de la Louisiane par Napoléon en 1803). Ainsi, les colons d’origine française, leurs alliés et leurs esclaves se fondirent petit à petit dans les deux États naissants (Canada et États-Unis) où la culture française se réduisit comme peau de chagrin (moins au Québec).
Si cette introduction n’a pas encore suscité chez vous l’envie de (re)découvrir l’histoire coloniale française en Amérique, je me suis permis de lister un certain nombre d’arguments qui pourraient faire pencher la balance dans ce sens. L’objet de mon étude sera de justifier une redécouverte de l’époque française en Amérique du Nord, sans en refaire l’histoire détaillée mais en distinguant les lignes directrices, sans tomber dans l’idéalisation.

Carte Nouvelle France Empire
Carte issue de wikipédia (on notera la faute d'orthographe à "golfe"). L'empire français y apparaît gigantesque mais sa taille est à nuancer (il est largement peuplé d'Amérindiens).

La colonisation française en Amérique est totalement atypique et jure avec la colonisation des autres puissances coloniales (britanniques, espagnols…) mais aussi avec l’époque ultérieure (Afrique ou Indochine).  Je rappellerai les grands principes de l’alliance franco-indienne (d’où l’utilisation du terme French and Indian Wars chez les anglo-saxons, qui peut étonner les néophytes), en nuançant la grandeur de l’alliance franco-indienne, en explicitant la place de l’esclavage en Amérique française ainsi que la mise en place d’une hiérarchie raciale dans les sociétés coloniales françaises.


Un processus de colonisation atypique


La 1ère région à être colonisée en Amérique du Nord a été la région du Saint-Laurent. Cette ancienneté du peuplement explique, en grande partie, son poids démographique mais aussi économique en Nouvelle-France. Québec en est la capitale et centre névralgique. Cependant, le déficit démographique se révèle très fort en comparaison avec la Nouvelle-Angleterre. Ainsi, la côte atlantique anglaise est fortement peuplée, tandis que les territoires français allant du Saint Laurent au Mississipi ne connaissent qu’une faible immigration.
Peu de Français osent se lancer dans l’aventure américaine bien qu’une grande partie de la population métropolitaine vit dans une pauvreté extrême (paysans sans terres). Le « rêve américain » n’était pas encore d’actualité, la preuve étant que l’on devait parfois mentir aux engagés dans l’armée royale : si l’on précisait qu’on allait les envoyer au Canada, ils refusaient de s’engager ! La Louisiane en est l’exemple symbolique, tardivement colonisée, très faiblement exploitée mais surtout très faiblement peuplée ; son commerce était aussi réputé peu rentable.
C’est François Ier qui a lancé l’exploration vers le Nord-Ouest, en tentant de briser l’hégémonie hispano-portugaise [4]. En 1524, le navigateur Giovanni da Verrazzano explore le nord du continent pour la couronne française et est le premier européen à atteindre la baie d’Hudson (la New-York actuelle) qu’il appelle la Nouvelle-Angoulême ! [5] Ce n’est cependant qu’en 1617 qu’une famille de colons s’installe définitivement en Nouvelle-France (un certain Louis Hébert à Québec) montrant ainsi que de nombreux Français faisaient la traversée sans pour autant s’installer définitivement.

Plusieurs paysans acadiens se réfugièrent à Guilford
Maison acadienne datant du XVIIème siècle. Des reconstructions très récentes ont été réalisées pour honorer la mémoire des Acadiens déportés par les Britanniques.

Sur les traces de Richelieu, Louis XIV a probablement été le souverain le plus favorable à la colonisation française en Amérique du Nord en tentant de stimuler l’émigration (difficile) vers l’Amérique (cf. les Filles du roi envoyées pour combler le déficit féminin au Canada [6]). Cependant, la fin de règne difficile a sclérosé le développement colonial en Amérique : c’est le symbole d’un processus colonial sur courant alternatif. Les colons français ont souvent dû trouver leurs propres solutions, marquant la spécificité du processus colonial en Nouvelle-France.
Souvent, la colonie française fut dominée par les intérêts privés des nobles ou des grands commerçants qui n’avaient pas réellement intérêt à aligner les louis d’or pour tenter d’envoyer de nouveaux colons, mais plutôt à axer leur efforts sur l’exploitation des ressources maritimes (commerce de morue) ou forestières (fourrures, bois…). Ainsi, la Nouvelle-France, jusqu’à sa destruction en 1763, fut une colonie faiblement peuplée, proche de colonies anglaises populeuses et davantage ravitaillées par leur métropole.
Pour atteindre à un certain niveau de peuplement, les colons français n’ont souvent pu compter que sur eux-mêmes (parfois jusqu’à la famine) et les femmes canadiennes furent intensément mises à contribution : souvent plus de dix enfants par foyer ! Tous ces facteurs ont conditionné la colonisation atypique de l’Amérique par les Français ; pour éviter l’invasion de colons anglais en supériorité numérique, nos chers cousins durent se rapprocher des populations autochtones.


La clé de la survie : l’Alliance franco-indienne


Finançant le processus colonial du Canada jusqu’en Louisiane, Louis XIV avait en tête un grand projet de colonisation française. La grandeur de la France devait se faire sur tous les continents et les colonies américaines devaient œuvrer à la richesse nationale. Sa conception de la colonisation n’était pas réellement différente de la définition contemporaine : le colonisateur peuple le nouveau territoire, s’allie aux locaux ou les combat. Ceux-ci doivent être christianisés mais aussi « francisés » pour qu’ils puissent ainsi œuvrer à la richesse nationale en exploitant le territoire sous la coupe des colons en situation de supériorité.
Le projet d’origine en Amérique est donc très « ambitieux » christianisation, exploitation intensive, assimilationnisme… En réalité, ce projet d’origine a échoué, ou s’il a partiellement réussi, c’est que le niveau d’exigence avait auparavant baissé drastiquement. La christianisation n’a pas été satisfaisante malgré l’action pleine de zèle des jésuites qui n’hésitaient pas à aller sur le terrain dans les villages indigènes.
De plus, l’économie des colonies françaises est sans cesse raillée en métropole en comparaison avec la richesse des îles à sucre (Guadeloupe par exemple). Enfin, la francisation des indigènes n’a jamais été réalité (à l’inverse de forts brassages culturels se sont fortement développés) mais c’est plutôt l’ « indianisation » des Français qui s’est opérée ! (cf. coureurs des bois et consorts…).
Portrait de Samuel de Champlain
En 1603, Samuel de Champlain participe au premier sommet diplomatique américain de l'Histoire de France : la Tabagie de Tadoussac !

Ainsi, les rois de France ont choisi en conscience d’abaisser leurs exigences et axèrent leur politique coloniale sur une stratégie très pragmatique d’alliance avec les indigènes. Celle-ci permit l’instauration d’une Pax Gallicana qui réunit, autour du gouverneur général, des dizaines de tribus indigènes : « L’affaire principale de ce pays est maintenir une grande union parmi les sauvages qui nous sont alliés » [7]
Les indigènes n’ont cependant à aucun moment l’intention de se placer en situation d’infériorité par rapport aux Français. De plus, leur alliance a un coût très important, celui de cadeaux très réguliers faits aux chefs de villages (dont le budget est en croissance régulière) ! Enfin, il faut noter que le faible peuplement en Amérique française n’a pas exposé les peuplades locales à une colonisation expropriatrice à l’inverse de ce qui s’est produit dans les treize colonies anglaises.
Ainsi, une relation fraternelle s’instaure entre les Français et les Amérindiens qui acceptent donc de se mettre sous la protection d' « Onontio » (surnom donné au gouverneur français), mais pas à n’importe quel prix et jamais dans une position d’infériorité. Lors de la guerre de sept ans, des conflits éclatèrent entre les deux alliés lorsque les généraux français eurent la mauvaise idée de traiter leurs alliés en supplétifs : ceux-ci refusaient souvent le timing de la guerre, par exemple en rentrant chez eux en plein conflit lorsque leur stock de nouveaux scalps anglais les satisfaisait. On l’a vu, l’alliance franco-indienne est avant tout pragmatique et relève davantage d’un partage d’intérêt commun entre les locaux et les colons.


L’esclavage en Amérique française


Le thème de l’esclavage est un passage obligé. Celui-ci fut autorisé et appliqué mais avec de fortes variations selon les territoires. C’est en Louisiane que l’esclavage a été le plus répandu, pour pallier les faiblesses du peuplement, les Européens y furent massivement des planteurs qui achetèrent des esclaves venus d’Afrique par la traite transatlantique.

Le Code Noir fut institué par Louis XIV pour réglementer l'esclavage
Page de titre d'un Code Noir, institué par Louis XIV pour réglementer définitivement la pratique de l'esclavage.

À l’inverse, les champs canadiens étaient exploités par les Blancs, qui ne possédaient que peu d’esclaves. Il est à noter que la situation individuelle des esclaves dépendait pleinement des maîtres qui avaient tout pouvoir sur leurs « achats » mais que les esclaves en ville avaient plus de chances d’être éduqués et bien traités qu’à la campagne (surtout dans les grandes exploitations).
Ainsi, les sociétés coloniales de Nouvelle-France sont multi-ethniques (colons blancs, indigènes, esclaves ou hommes libres d’origine africaine). La ségrégation de type Apartheid était impossible à cause des métissages et de la faiblesse du peuplement français. Cependant, une hiérarchie raciale s’est malheureusement instaurée avec les Blancs au sommet puis les indigènes et enfin les Noirs en bas de la société, qui étaient toujours ramenés à leur condition d’origine même lorsqu’ils sont affranchis. En Louisiane, une culture afro-louisianaise se développera peu à peu, brassage de cultures venues de trois continents différents.
Il est intéressant de remarquer la différence de traitement entre indigènes et populations noires. Avec les Amérindiens, les Français n’ont jamais voulu créer une égalité parfaite mais les alliances militaires n’étaient pas des soumissions tandis que de nombreux hommes furent charmés par les indigènes : de nombreux mariages volontaires eurent lieu surtout dans les débuts de la colonisation.
De plus, les indigènes étaient des partenaires économiques avec l’exemple du commerce des fourrures où les indigènes-trappeurs n’obéissaient à aucun ordre des Français : ils chassaient et préparaient eux-mêmes les fourrures et tentaient de les vendre aux meilleurs prix. C’était la clé de voûte, très traditionnelle, de l’économie des fourrures en Amérique française.


Un héritage contrasté


Bien qu’ancrée sur un socle d’assimilationniste et prédateur, la colonisation française en Amérique a su s’adapter au faible peuplement pour créer un système hybride entre comptoir commercial et peuplement théoriquement pacifique.
Il faut cependant noter que même si les rapports entre colons et indigènes furent bien meilleurs qu’en Nouvelle-Angleterre, des révoltes locales eurent lieu du côté français comme la célèbre révolte des Natchez. Ce peuple initialement proche des Français fut un jour vexé par un nouveau gouverneur trop zélé ; des centaines d’indigènes furent massacrés pendant la répression française. Finalement, la tribu finit par réintégrer la grande famille d’ « Onontio ».
Ainsi, la présence française a de nombreux défauts et ne doit pas être idéalisée à outrance. Cependant, la comparaison avec la colonisation anglaise me semble néanmoins peu flatteuse pour les Tuniques rouges britanniques. Ce lien particulier qui existait jadis entre Français et Amérindiens serait peut-être révélateur des failles de l’histoire officielle étatsunienne, qui finit, il faut le rappeler sans cesse, par l’extermination massive de la quasi-totalité des peuples amérindiens.
Cela peut expliquer pourquoi les anciens amérindiens ont apparemment longtemps gardé la mémoire de l’époque française comme celle d’une période positive, ce que suggère le général américain Harrison en 1809 (p.692) :
Le bonheur dont ils jouissaient grâce à leur relation avec les Français est leur thème perpétuel : c'est leur âge d'or. Ceux qui sont assez âgés pour s'en rappeler en parlent avec extase.

Notes :


[1] P.689, extrait de l’Histoire de l’Amérique française de HAVARD et VIDAL, édition revue de 2014, collection Champs histoire, Flammarion.

[2] « Je me souviens » est même la devise officielle de la province de Québec, et ce depuis 1976. La mémoire est l’objet d’un véritable culte avec ses lieux consacrés (anciennes habitations acadiennes, ruines de forts…).

[3] Je mets « Anglais » et « Français » entre guillemets pour nuancer un côté trop binaire. Les deux « camps » (français contre anglais) ne sont pas homogènes entre nouveaux arrivants, marchands ou créoles (colons étant nés en Amérique). Les conflits (surtout économiques) étaient parfois féroces…

[4] En 1494, le traité de Tordesillas fixe le partage du « Nouveau Monde » entre colonies espagnoles et colonies portugaises. Le pape Alexandre VI valide lui-même le traité, compliquant les affaires du roi de France…

[5] Il est vrai que la « Nouvelle-Angoulême » (en hommage au fief d’origine du roi François Ier, initialement comte d’Angoulême) n’eut pas de réalité car non colonisée par la France. Le territoire fut récupéré par les Hollandais (Nouvelle-Amsterdam) puis par les Anglais (New York).

[6] Le rêve américain étant défaillant, la Nouvelle-France du XVIIème siècle était fortement masculine. L’autorité royale tenta de favoriser les mariages (et donc la natalité) en envoyant des femmes ! Celles-ci, souvent orphelines, furent surnommées les « Filles du roi » car elles étaient dotées par le roi (50 livres).

[7] P. 255. Citation de Rigaud de Vaudreuil, seul gouverneur général français à être créole, pendant toute l’Histoire de la Nouvelle-France.


2 commentaires:

  1. Un style clair et agréable à lire. J'aurais aimé en savoir un peu plus sur la christianisation et avoir plus d'informations sur la comparaison avec la colonisation anglaise. Dans l'attente de prochains articles !

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    1. Merci beaucoup pour ton commentaire !
      La christianisation de l'Amérique française est un sujet pointu et sujet à controverses. En Nouvelle-France, de nombreux Amérindiens optèrent pour une christianisation de façade, pour pouvoir commercer plus facilement avec les Français. Cependant, d'autres étaient de vrais convertis... Difficile de faire un bilan, surtout avec l'extermination progressive des peuples indigènes.
      Quand j'écrirai une nouvel article sur cette période, je ne manquerai pas d'en parler avec plus de précision.
      N'hésite pas à m'écrire de nouveaux commentaires, je serais ravi d'y répondre !

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