Aux origines de la couleur bleue, l'exemple du roi Arthur

Aux origines de la couleur bleue, l'exemple du roi Arthur

Par A. BAUX

Préambule

La lecture attentive du livre Bleu, Histoire d’une couleur de Michel Pastoureau m’a ouvert les yeux. L’écueil que j’ai débusqué devrait faire trembler le monde du merveilleux et de la fantasy… Plus sérieusement, nous allons nous pencher sur le légendaire roi Arthur et l’évolution de sa représentation du Moyen Âge jusqu’à nos jours. Cela nous permettra de pointer du doigt le problème de l’anachronisme, lorsque la crédibilité historique bat de l’aile [1]...
Arthur en bleu
Représentation du roi Arthur sur la tapisserie des Neuf Preux, datant de 1385 et aujourd'hui conservée à New York

Sans décortiquer à outrance ce morceau de tapisserie représentant le roi Arthur, on peut cependant en tirer quelques informations claires. Premièrement, le héros mythique semble aimer particulièrement le bleu (malgré quelques touches de rouge), un bleu d’ailleurs très fort et chatoyant. On remarque ensuite que torse royal, ainsi que son oriflamme, sont brodés de trois couronnes d’or : elles rappellent ses armoiries (blason). Notez enfin la date de confection de la célèbre tapisserie : fin du XIVème siècle. Cette période est appelée « Bas Moyen Âge » par les historiens médiévistes.
Ainsi, il faut imaginer une période s’étalant du XIIIème au XVème siècle où cette représentation en bleu du roi Arthur est très commune dans les cours princières de l’Occident chrétien. D'ailleurs, si vous êtes intéressés par la période, j'ai écrit un article sur la jeunesse de son représentant le plus illustre...

Le roi Arthur et ses compères de la table ronde sont à l’époque des modèles de preux chevaliers, comptés à partir des récits de Chrétien de Troyes (fin XIIème), Wauchier de Denain (XIIIème) ou Jean Froissard (fin XIVème) pour ne parler que d’auteurs français. Cette intense production culturelle du cycle arthurien (ensemble des aventures de Merlin, d’Arthur et de ses chevaliers) ne s’est pas interrompue jusqu’à nos jours [2].
Du bleu pour se déguiser
« Déguisement du roi Arthur garçon – Premium » vendu sur deguisetoi.fr   
     
Vous remarquerez la grande proximité entre ce costume pour garçons et la façon dont Arthur est représenté pendant le Bas Moyen Âge : couronne fermée, habits rouges et bleus et surtout des « broderies » situées sur le torse qui rappelle le blason du héros légendaire. Quel respect de la vérité historique me direz-vous ! En réalité, il a très peu de chances que le héros légendaire se soit habillé de la sorte… D’ailleurs, il suffisait de connaître la vénérable série TV française : Kaamelott pour commencer à se poser des questions !

Arthur voit rouge
Alexandre Astier alias le roi Arthur dans la série Kaamelott : mais où est le bleu ??

Le roi Arthur a-t-il réellement existé ?


Pour commencer notre quête du saint manteau, et surtout connaître la vraie couleur favorite du roi Arthur, il faut nous replonger dans son histoire... Si l’adjectif « légendaire » lui colle à la peau, ça a une raison simple : bien que mondialement célèbre, notre ami cache bien son jeu. Son existence est hypothétique.

Cependant, son époque présumée est plus ou moins consensuelle : aux alentours de 500 ap. J.-C. en pleine période de dislocation de l’empire romain d’Occident (476 : chute de Rome envahie par les « Barbares »).

Arthur en rouge dans les Chroniques d'Angleterre
Arthur dans les Chroniques d’Angleterre, représenté en rouge avec de nombreux royaumes à ses pieds (par Peter Langtoft en 1307)

Geoffroy de Monmouth est le premier auteur à instituer la figure du roi Arthur. Dans son Historia Regum Britanniae, il apparaît comme une puissant souverain dont le royaume s’étendrait du Royaume-Uni jusqu’en Irlande et Islande, tout en possédant une bonne partie du royaume de France (cela fait écho à l’importance du mythe en Bretagne). Cependant, de nombreuses versions de la vie présumée d’Arthur existent, lui donnant parfois des origines celtiques et à l’inverse, des origines romaines [3].

Arthur aurait donc vécu vers 500 et aurait connu les affres des défaites romaines en Bretagne et en Gaule. S’il a réellement vécu, sa culture et ses représentations devaient s’approcher fortement de ceux des Romains. Oublié pendant six siècles, il réapparaît au XIIème siècle avec Monmouth et devient rapidement une figure légendaire en Angleterre où il est souvent représenté en rouge.

Sa figure est cependant reprise dans le royaume de France (fin XIIème) pour devenir un chevalier idéal au cœur de l’imaginaire d’amour courtois. Il y apparaît représenté en bleu, marquant un profond changement dans la rapport aux couleurs, à la charnière de l’an 1200.

Le bleu, une trajectoire bien singulière


Si l’on remonte à l’époque des Grecs et surtout des Romains, il est intéressant de noter que le bleu est une couleur totalement sous-estimée. Couleur omniprésente aujourd’hui, le bleu n’était pas très populaire pendant l’Antiquité. Il n’existe pas de terme exact pour désigner la couleur bleue, ni en grec, ni en latin !

La mer n’était pas bleue, mais vue verte et coloriée ainsi sur les cartes du monde par exemple. Certains chercheurs du XIXème siècle ne sont même demandé si les Romains n’étaient pas « aveugles du bleu » [4] !

Si le bleu n’est pas à la fête, quelles sont les couleurs à la mode pendant l’Antiquité occidentale ? Un triptyque se dégage : blanc, noir et rouge. Cette dernière couleur faisant figure de favorite des Romains (oriflamme). L’empereur et les sénateurs ont l’honneur de porter le pourpre, symbole de leur pouvoir sur la cité. Cette façon de hiérarchiser les couleurs va se perpétuer très longtemps après la mort de Romulus-Augustule, dernier empereur d’Occident... 

Jusqu’au XIIème siècle, ce dédain contre le bleu va se perpétuer. Le bleu n’est présent ni dans les cours princières, ni dans les églises (le bleu est absent des rites catholiques) et pas non plus dans les blasons militaires. Le changement va s’opérer vers les années 1130-40 lorsque la Vierge Marie commence à être représentée en bleu. De plus, le bleu se répand petit à petit dans les vitraux d’un nombre croissant de cathédrales (à Chartres, au Mans ou même dans la Saint Chapelle parisienne). La mode est créée, il reste à la populariser…

Un petit malin va jouer un rôle central dans l’apparition du bleu dans les sociétés européennes : c’est notre bon vieux roi de France ! La dynastie des Capétiens est fondée par Hugues Capet en 987. Très peu puissante à l’origine, cette dynastie tente de renforcer son pouvoir sur le long terme en instituant un sacre royal, rendant leur dynastie bénie des dieux (et donc moins déboulonnable). Vers 1140, les rois Louis VI et Louis VII commencent à utiliser la couleur bleue dans leur blason : « azur à trois fleurs de lis ».

Du bleu et des fleurs
Blason de la dynastie capétienne, rois de France de 987 à 1848 (en comptant les cousins…)


Le roi Philippe-Auguste, qui règne de 1179 à 1223, va faire entrer notre petit royaume dans une autre sphère. Grâce à une double victoire contre l’empire allemand (bataille de Bouvines en 1214) mais aussi contre la perfide Albion avec la prise de Château-Gaillard, le royaume de France s’affirme comme une puissance qui compte dans l’Europe chrétienne.

Le bleu de son blason va devenir à la mode et va petit à petit envahir les garde-robes et les armoiries. « À la fin du Moyen Âge, même en Allemagne et en Italie, le bleu est devenu la couleur des rois, des princes, des nobles et des patriciens » (p.53). De plus, de nombreux nobles copient la mode du bleu dans les armoiries (30% des armoiries possèdent du bleu vers 1400 contre seulement 5% en 1200 (p.49) !

Belle trajectoire pour une couleur qui n’était qu’une couleur de deuil ou de bas étage pendant plus d’un millénaire, devenue aujourd’hui couleur préférée des Occidentaux ! Notez que si cette couleur est devenue si portée par la haute société du Moyen Âge, c’est grâce à des progrès importants en teinturerie. Le bleu était obtenu à partir de guède, un plante poussant très bien en Europe et qui permis en fournir les teinturiers du bleu en matière première [5].

Comment mieux respecter l’Histoire lorsque l’on se déguise en Arthur ?


Les petits malins modernes auront remarqué que ce fameux blason capétien rappelle étrangement l’habit de notre premier Arthur. Ils ont raison de le noter ! En effet, à partir du XIIIème siècle, les chroniqueurs français vont décrire à envie un roi Arthur habillé de bleu.

C’est à cette époque (le bas Moyen Âge) qu’un blason a été créé et représenté dans les miniatures ou tapisseries à partir de 1200. Ce blason arthurien, appelé blason légendaire, est une reprise quasi à l’identique des armoiries capétiennes, bleu en fond avec à la place des fleurs de lis, des couronnes d’or !

Ainsi, un déguisement vendu actuellement, habille le roi Arthur à la mode du XIIIème siècle. Cet habit bleu représente en réalité la royauté française et est issu d’un processus de diffusion du bleu dans la société du Bas Moyen Âge à partir du 1200. Ainsi, Arthur, étant né au Vème siècle, est habillé à la mode du XIIIème siècle (800 ans d’écart) ! C’est un anachronisme très important : c’est comme si l’on habillait Philippe-Auguste à la mode des années 2000, avec un costume à la mode Wall-Street.

Les amoureux du roi Arthur (ou des déguisements) doivent donc se poser la question suivante : comment se déguiser en Arthur ? Voici quelques orientations :

- Arthur a des origines floues mais il est né au Vème siècle : privilégiez les couleurs noires, blanches et surtout rouges (couleur centrale en Occident) et rien de sophistiqué (pas d’industrie textile…)

- Pour l’armure, pas besoin de mettre un modèle intégral (datant du Bas Moyen Âge), privilégiez aussi les armures légères

- Oubliez le bleu ! Cette couleur ne sera à la mode que dans 800 ans…
Pour la couronne, pensez simple (Kaamelott), les couronnes fermées effrayaient les Romains...
Arthur et Disney mélangent les couleurs
Affiche du dessin animé Merlin l’enchanteur (1963)


On remarque ici que le jeune Arthur est habillé tout en rouge ! Merlin est en bleu azur mais il faut noter que celui-ci a le pouvoir de voyager dans le temps : il connaît donc le futur glorieux de la couleur des Capétiens… Bon, évidemment, les couleurs sont trop vives (écharpe jaune poussin) mais c’est un dessin animé alors on pardonne.

Quelles leçons en tirer ?


Pendant cet article, j’ai utilisé un exemple simple (la couleur d’un costume pour enfant) pour mettre en valeur la trajectoire d’une couleur pas comme les autres : le bleu. Sa trajectoire doit interroger le lecteur sur son rapport aux couleurs : pourquoi aimons-nous le bleu ? pourquoi s’habille-t-on en noir aux enterrements ? Retenez que si l’on change l’époque, le rapport aux couleurs change ! [6]


Ensuite, Un autre fait important est à souligner. À l’image des couleurs, l’Histoire dans son entièreté est très souvent tronquée, déformée voire dénaturée au fil des siècles. Un fait historique ne nous parvient jamais sans déformation. Ainsi la couleur du manteau d’Arthur passe du rouge au bleu entre le Haut Moyen Âge et le Bas Moyen Âge : Arthur, tout de bleu vêtu, a dû toucher une commission importante du roi de France (blague), ce qui en fait peut-être la forme la plus ancienne de placement de produit (à l’insu du spectateur) !

Le cuir arthurien fait chic
Le roi Arthur dans son dernier film (2017), n’est-il pas cool son cuir ?

Dans ce dernier film arthurien, le débat sur la couleur a disparu (comme la qualité cinématographique). On peut cependant souligner que le style de son manteau en cuir est très moderne : des répliques sont d’ailleurs envente sur le net ! L’habillement et équipement de nombreux héros du cinéma actuel permettent des placements de produits aux retombées économiques très juteuses…

Ainsi, la morale de notre petite réflexion apparaît plutôt simple. Lorsqu’une personnalité (souvent emblématique) du passé est représentée à une époque qui n’est pas la sienne, de nombreux éléments de l’époque vécue par l’artiste passent dans l’œuvre. Ainsi le roi Arthur du XIVème (première image de l’article) était habillé à la mode du XIVème siècle. Aussi, l’Arthur du XXIème siècle porte un beau cuir très contemporain (il en de même pour les coiffures qui suivent la même logique).

Cela peut venir d’une négligence ou d’une manipulation de l’auteur mais même l’artiste le plus honnête ne pourra pas s’empêcher de projeter ses représentations dans son œuvre (souvent inconsciemment). Une œuvre d’art nous en apprend souvent plus sur l’époque de réalisation que sur le sujet de l’œuvre lui-même…

De Vinci met du bleu
Vierge à l'enfant avec Sainte Anne de Léonard de Vinci (1503-1519) [7]


Notes :


[1] Un anachronisme peut être évident (un chevalier attendant son duel regardant négligemment sur son smartphone) mais peut aussi être plus vicieux (comme une coupe de cheveux utilisée à la mauvaise époque dans un film)…


[2] Aujourd’hui, des figures comme Merlin ou Arthur sont célèbres mondialement. Au fil des siècles, l’idéal chevaleresque a été recyclé par des auteurs en quête de sensations merveilleuses comme l’excellent Uter Pandragon de Maître Spok [Ndlr : dans mes bras !].

[3] Le film La dernière légion (2007) est construit sur l’hypothèse selon laquelle le père d'Arthur, Uther Pendragon, est lui-même un Romain et pas des moindres : Romulus-Augustule, le dernier empereur d'Occident...

[4] En effet, les différences linguistiques étant telles entre les langues européennes du XIXème siècle et les langues latines et romaines que certains scientifiques optèrent pour une solution radicale. Aujourd’hui, ces théories sont contestées mais ce qui est sûr, c’est que nos deux mots les plus utilisés en français pour désigner la couleur (bleu et azur) ont dû être « importés », si l’on peut dire, pour décrire une couleur nouvelle. Le mot bleu vient précisément de l’Allemand (blau) et azur de l’arabe (lazaward).

[5] L’économie du Moyen Âge est structurée par des corporations. Celles-ci opposent des règles très strictes aux ateliers (matériaux, fabrication, qualité, prix…) et gare à ceux qui ne respectaient pas les règles ! Chez les teinturiers, il fallait choisir sa couleur ! Chaque atelier était spécialisé dans un couleur, rouge ou bleu, et il était impossible de teindre les deux couleurs et encore moins de les mélanger (tabou religieux) !

[6] A noter qu’il est aussi amusant de remarquer les différences dans la hiérarchie, l’utilisation et la valeur des couleurs entre les continents ! En Inde, le blanc est la couleur du deuil. De plus, le bleu ne véhicule pas toujours des valeurs positives ; il marque le deuil en Iran et n’est pas du tout à la mode au Japon (contrairement à l’Occident) où les Nippons préfèrent le blanc ou le rouge.

[7] De Vinci choisit l'un des thèmes les plus peints depuis le Haut Moyen Âge : une Vierge à l'enfant Jésus. Cette célèbre peinture à l'huile du maître témoigne d'une révolution artistique en cours depuis près d'un siècle, la Renaissance, mais ne révolutionne pas le sujet représenté, le culte catholique (pour simplifier).

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