Avis de lecteurs

Une immaculée conception dans Latium de Romain Lucazeau

Liminaire

En 2016 Romain Lucazeau lançait deux gros pavés dans la mare de la SF française, qui constituaient en fait un seul roman-fleuve, Latium (aux éditions Denoël, collection Lunes d’encre).
Des Intelligences Artificielles gigantesques y revivent des bouts d’une pièce de théâtre de Corneille et s’entre-détruisent à coups de vaisseaux de combat, d’hommes-chiens et de philosophie leibnizienne.
Il se trouve que j’ai eu l’occasion de partager un certain nombre de verres d’eau avec Romain, qui est devenu un copain avec qui échanger quelques tempêtes : c’est donc avec une curiosité amicale que je propose une petite série d’articles au sujet de son roman, dont voici le premier.

Pour lire le deuxième article : "le modulateur monadique et le discours proliférant."

Pour lire le troisième article : "d'autres soi-mêmes dans l’espace post-anthropique".


Pour lire le quatrième article : "expériences de la mort".


Couvrez ce sens que je ne saurais voir 


La complexité constituait le meilleur des camouflages.
C'est sous la forme d'une phrase malicieusement simple que le narrateur de Latium énonce ce qu'on pourrait considérer comme une maxime. La complexité comme art de la dissimulation, voilà qui fournirait un principe de compréhension de Latium, au-delà de l'ampleur de l’œuvre.
Les personnages de Romain Lucazeau ont tous quelque chose à cacher, et des façons spécifiques de s'y prendre. Quand notre supposée maxime apparaît dans le roman, elle est associée aux pérégrinations d'Oikè [1], intelligence artificielle dotée d'une personnalité craintive mais dépourvue de corps. Il s'agit d'un véritable esprit dans la vaste machine que constitue la nef, le vaisseau spatial où il évolue pour atteindre ce qui est qualifié de saint des saints.
L'expression a de quoi aussitôt susciter l'intérêt. Dans le monde futuriste de Latium, l'homme est absent, et Dieu avec lui. Le lecteur peut donc soupçonner à bon droit que les occurrences du lexique religieux indiquent la proximité de l'homme.
Le terme même de nef recouvre une polysémie frappante : à la fois vaisseau et lieu de prières, dans le roman, qui parcourt l'espace immense à la recherche de l'humain. Le saint des saints, partie la plus secrète d'un temple, est donc évidemment un lieu sacré et technologique dans la logique du récit :
Elle [Oikè] s'installa dans le sous-système de gestion, prit possession des senseurs et de l'appareillage médical.
L'ambiguïté du passage est troublante : on voudrait s'imaginer une grecque en toge s'asseoir dans une cabine, quand il faudrait penser à « l'installation » d'un programme sur un ordinateur… Mais c'est bien le mot de « possession », si discret parmi des termes techniques finalement assez vagues, qui ramène à la dimension spirituelle.
Or, si la nef et ses composants peuvent être perçus comme une allégorie de l'esprit, les esprits dans Latium sont de toute façon très répandus ; ce qui manque, c'est l'humain et son corollaire, soit la conscience. Les machines du monde de Latium cherchent l'un et l'autre, mais comment observer la conscience ? Au cœur spirituel de la nef, que peuvent détecter de significatif les senseurs ? D'abord rien que de très décevant : 
La chambre ne comportait pas de porte apparente. Sur un des côtés, une vaste baie vitrée, qui laissait entrer la lumière claire de l'extérieur. Un voile brumeux teintait celle-ci d'une nuance argentée, amplifiée par les murs en métal chromé.
Tout paraît simple, unique (série des singuliers la, un, une, celle-ci…). La chambre sans porte peut d'abord inquiéter (est-ce une cellule ?), mais l'espace clos n'est pas opaque : c'est donc une interface, d'ailleurs vouer à s'améliorer. Ainsi, l'antithèse des formules lumière claire et voile brumeux, tout en évoquant la lumière d'église, aboutit à une nuance argentée, amplifiée une fois dans la pièce. Tout brille, ici, mais l'intérieur davantage, comme s'il s'agissait d'une chambre du trésor.
On remarque cependant que, comme précédemment, la modernité atténue le lyrisme, et le métal chromé éloigne des pensées méditatives pour revenir au ton laconique de l'analyste, au point de vue de l'intelligence artificielle à laquelle on peut aisément attribuer la phrase suivante : 
L'atmosphère était propre, dénuée de toute trace de contamination bactérienne.
Cette chambre lumineuse et stérile est bien faite pour évoquer une beauté froide d'hôpital vide et de machine immaculée. En décrivant lumière et atmosphère (l'impalpable), ainsi qu'une absence (suspecte) de porte, la narration retarde la révélation attendue.
C'est une ruse de narration interne, un jeu avec le lecteur qui voit ce que voit Oikè, dont le regard est lui aussi mis en abîme à travers des senseurs et des caméras. Ce qu'il y a à voir dans cette chambre est sous nos yeux, mais ceux-ci sont mal orientés, ils augmentent et voient lentement malgré l'apport technologique :
Elle orienta une des caméras binoculaires du plafond, observa avec intérêt l'ensemble compliqué de tuyaux, de bras articulés, de réservoirs emplis de liquides à la texture gluante, organique, qui couvrait tout l'espace disponible.
En opposition avec la simplicité précédente, les pluriels et les compléments du noms se multiplient en même temps que disparaît l'image d'un espace lumineux immaculé. Ce que nous croyions vide (en fait, seulement de microbes !) est comblé par les manifestations de la vie salissante, mêlée à la technologie : hybridation qui ne correspond pas à la beauté de géométrie froide qu'on envisageait d'abord [2].

Cent ans de solitude

C'est également le moment où, pour la première fois dans le passage, une émotion est exprimée, cet intérêt encore très scientifique d'observateur, de médecin excité par… la complexité d'un cas : l’ensemble compliqué qui constitue pour le lecteur et Oikè une énigme, un problème à résoudre. Qu'est-ce qui pourrait stimuler un vieil esprit, une IA plusieurs fois millénaire ? Que camoufle cette complexité ?
Une profusion, une prolifération plus importante encore, celle invasive de la chair et des fluides, vouée à combler le vide :
[…] au milieu, connectée à l'appareillage par plusieurs grappes de cathéters tendus par une intense circulation de fluides, se trouvait une énorme masse de chair rose et lisse, accrochée au plafond comme une pièce de boucherie. L'organe artificiel avait la forme d'une poire, comme une poche tendue par un poids trop important pour elle.
Coup sur coup, deux comparaisons s'enchaînent, l'une semblant corriger l'autre, l'image de la vie (une poire, comme une poche tendue) succédant à celle de la mort (comme une pièce de boucherie). Toutes deux suggèrent un nouveau déplacement du point de vue narratif. On imagine mal une IA se prêter au jeu des comparaisons concrètes. Surtout, toutes deux insistent sur l'idée de poids, plutôt que sur la nature du contenu, retardant une fois de plus la révélation. Ce poids, c'est celui du temps :
La chose se trouvait en état de stase depuis plus d'un siècle.
À l'opposé de l'imagerie organique, de la gestation toute physiologique, la phrase brève (quasiment une clausule) qui conclut le paragraphe descriptif met en valeur l'idée de durée. Là où la gestation suggère la progression, l'évolution, la stase implique arrêt, fixité. Neuf mois font un bébé, que donne un siècle ? Comme si d'ailleurs le texte cherchait à restituer au lecteur cette durée prolongée, la description se prolonge encore [3], renforçant l'impression que la stase est une forme d'emprisonnement dans une chambre-prison, jusqu'à la formule brève et conclusive du soulagement, qui correspond bien au lexique de l'accouchement : 
Le moment de la délivrance arrivait.
Ce qui est issu du lent processus est d'abord présenté en termes vagues : La chose, L'objet, quelque chose, le monstrueux placenta, un corps, fardeau, un être, un étranger [4]. Cet autre qui surgit ne bénéficie pas du lyrisme qui entoure généralement la naissance de l'être humain, et c'est justement l'humain qui manque à l'être enfin sorti de son cocon. Le ton de la machine s'impose de nouveau à la narration par le biais d'une énumération précise et impassible :
Un corps, vivant, nu, adulte, semblable à celui d'un humain de sexe féminin, glissa sur le sol.
Or ce ton est trompeur, comme trompait le regard limité d'abord porté sur la chambre : ce qui s'est passé là, dans le saint des saints, est extraordinaire dans le monde de Latium, et c'est ni plus ni moins que l'aboutissement d'une conception virginale. On ne s'étonnera donc pas qu'aussitôt le flegme de l'IA cède et dévoile une facette très humaine de la machine :
Oiké l'observa, fascinée, luttant contre un sentiment à la lisière du mysticisme.
La révélation, ce n'est donc pas tant « cet autre chose qu'une femme », provenant de l'alliance singulière du biologique et du technologique, mais le fait que l'intelligence artificielle ait été contaminée par un sentiment qui ressemble à s'y méprendre à de la foi, au centre d'un temple.

Notes :

[1] Oikè est la version fragile d'une intelligence artificielle hyperonyme, Plautine (la patronne, donc). Une note de bas de page nous informe qu'Oikè renvoie à la maison, en grec ancien. Maison qui se cache, donc, dans les tréfonds d'un vaisseau gigantesque.
[2] Celle que retient Manchu pour sa couverture, quand on y pense !

couverture de "Latium" de Romain Lucazeau

[3] C'est cet effet de lenteur voulu, cohérent avec un univers dans lequel on pense en siècles et en millénaires, qui a pu donner à certains lecteurs l'impression d'un livre trop long, trop dilué, alors même que les genres SFFF ont habitué aux séries kilométriques.
[4] Le glissement de l’être à l’étranger constituant un joli exemple de gradation, à la fois discret et significatif.

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