Avis de lecteurs

D'autres soi-mêmes dans l’espace post-anthropique, Latium de Romain Lucazeau et les personnalités multiples

Liminaire (bis bis repetita)

En 2016 Romain Lucazeau lançait deux gros pavés dans la mare de la SF française, qui constituaient en fait un seul roman-fleuve, Latium (aux éditions Denoël, collection Lunes d’encre).
Des Intelligences Artificielles gigantesques y revivent des bouts d’une pièce de théâtre de Corneille et s’entre-détruisent à coups de vaisseaux de combat, d’hommes-chiens et de philosophie leibnizienne.
Il se trouve que j’ai eu l’occasion de partager un certain nombre de verres d’eau avec Romain, qui est devenu un copain avec qui échanger quelques tempêtes : c’est donc avec une curiosité amicale que je propose une petite série d’articles au sujet de son roman, dont voici le troisième.


couverture de "Latium" par Romain Lucazeau

Pour lire le premier article : "une immaculée conception".

Pour lire le deuxième article : "le modulateur monadique et le discours proliférant."

Pour lire le quatrième article : "expériences de la mort".


Je est un notre


Au cours de sa fuite à travers la Nef, Plautine rencontre enfin une autre version d'elle-même. Il s'agit d'Oikè, l'IA qui a permis la « naissance » de Plautine (cf. « conception virginale »). Il s'agit du premier face à face entre deux intelligences comparables.
Jusque-là, le lecteur connaissait deux versions principales de Plautine :
- la Nef en tant que telle, sorte d'IA gigantesque, réveillée après un sommeil séculaire, dont l'esprit s'est subdivisé en quatre aspects conflictuels (dont Oikè) ;
la biologique, (une Plautine incarnée), conçue en secret par Oikè.

Un des enjeux de l'exposition de Latium est de faire percevoir que, dans le contexte des vaisseaux géants dirigés par les IA, chacune de celles-ci est constituée d'une multitude de « versions », noèmes plus ou moins autonomes, plus ou moins dotés d'une personnalité propre.

Chaque aspect est ainsi comme un miroir ressemblant et déformant, autant de variations d'un même personnage qui peut donc s'observer lui-même (et interagir), ainsi que modifier, adapter son comportement selon la perception d'un contexte ou d'une situation donnés.

Cependant, dans le cas de l'IA Plautine, l'auteur décide que les différentes versions sont souvent vouées à plus ou moins long terme à entrer en conflit, chacune s'efforçant de dominer/anéantir les autres pour rester l'unique conscience.

L'idée éminemment théâtrale de crise de conscience, de crise intérieure, de dilemme... est ainsi mise en action dans le récit qui est en partie une allégorie du fonctionnement de l'esprit et de la crise de l'identité.

On notera que la confrontation du héros avec d'autres lui-même est une convention narrative fréquente qui permet d'affiner, de mettre en valeur certains traits du héros, et dans les cas les plus tragiques, de montrer son aptitude héroïque (c'est-à-dire supérieure, hors norme) à la survie ou au sacrifice (les exemples sont nombreux).

Manifestation


Que ce soit par les éléments sonores (« bourdonnement discret », « bruit de fond », « bruissement ») ou visuels (« vive lueur », « jeu de couleurs mouvantes », « une femme se matérialisa, sans solution de continuité »), les caractéristiques de la manifestation d'Oikè dans ce passage en font l'équivalent d'un spectre auquel Plautine réagit d'abord de façon significative : « Sous le choc, elle recula d'un pas, et demeura fascinée, et étonnée de ne s'être pas reconnue tout de suite ».

Oikè est d'ailleurs désignée par le terme d' « apparition », synonyme de fantôme.

En effet, si Oikè peut ici rappeler l'ombre grecque des mythes et récits antiques, généralement invoquée pour guider le héros, Plautine est avant tout confrontée à l'ombre d'elle-même. C'est une façon particulièrement prégnante d'être hantée par son propre passé : dans une certaine mesure, la Plautine biologique est semblable à une amnésique pour qui le monde qu'elle découvre a quelque chose d'anormal, de monstrueux.

L'écart entre la « vraie » Plautine et l'aspect de celle-ci que représente Oikè renvoie à l'idée d'inachèvement : si Oikè a une personnalité affirmée, qu'elle peut se manifester visuellement, elle n'en reste pas mois pur esprit (automate spirituel), détaché des contraintes du corps. On pourrait presque affirmer que pour Plautine, elle ne constitue qu'un point de vue : « elle ne le percevait que dans son esprit » [en parlant du « bruit de fond »].

Perte du réel


Formulons une hypothèse rapide : dans Latium, la perte ou l'absence de relation physique concrète et engagée avec le réel, l'empirique, constitue la faute majeure, ou du moins un danger susceptible de mener n'importe quel personnage à sa perte. Le détachement, le repli sur soi et en particulier l'exploration solitaire des méandres de l'esprit (tendance généralisée des automates) est un signe/déclencheur de déclin, annonciateur d'anéantissement.

Au moment où Oikè et Plautine dialoguent pour la première fois, Oikè est à l'agonie (dans la mesure où le terme s'applique). Si son « évanescence » est un moyen de la distinguer radicalement de la Plautine de chair (et contribue à renforcer la spécificité de celle-ci dans l'univers des IA géantes), elle montre aussi une impuissance à interagir avec ce qui l'entoure.

Elle s'avère ainsi absorbée par « quelque considération intérieure à laquelle nul n'avait part », à priori empêchant la possibilité d'un dialogue, en tout cas imposant une impression de solitude volontaire.

Plus révélatrice encore, la façon dont Oikè se comporte à l'égard de Plautine : « L'apparition semblait regarder à travers elle, ou plutôt à côté, comme si Plautine n'était qu'un souci parmi d'autres. Ses pieds nus ne touchaient pas le sol. »

Cette incapacité à faire face peut s'expliquer bien sûr de différentes manières : en tant qu'IA, Oikè continue au même moment de gérer d'autres fragments de la Nef ; peut-être a-t-elle du mal à maintenir l'intégrité de son hologramme (rappelons que la Nef est attaquée). On peut également envisager qu'elle peine à regarder le visage de Plautine qui est aussi le sien, mais celui d'une Plautine biologique. Cette dernière remarque se fonde sur le dialogue entre les deux personnages, dominé par la question de l'identité, et dont la conclusion initiale creuse radicalement l'écart entre les deux aspects de Plautine.

En effet, Oikè se dénie à elle-même le droit à l'identification à Plautine, pour mieux s'identifier à ses fonctions dans la Nef (elle se présente comme « noème autonome et conscient », « personnalité », et la narration interne précise que, selon son point de vue, « Après tout, elle n'existait pas »).

La fatalité propre à Oikè, et qui explique aussi dans une certaine mesure pourquoi elle est le dernier aspect de la Nef Plautine à disparaître, c'est d'être un fantôme conscient de l'être, et en cela de représenter une figure solitaire, de philosophe.

Ainsi, quand elle reprend la parole dans ce passage, la logique du dialogue se rompt, devient un monologue pensif tourné vers des questions existentielles (socratiques?) : « Quand avons-nous cessé de nous savoir mortels ? dit l'aspect d'une voix douce, se parlant à elle-même bien plus qu'à son double de chair. »

Dans Latium, la perte du réel est par conséquent l'indice d'un repli sur soi, symptôme de folie ou de métaphysique hors de contrôle.

Plautine, de l'autre côté du miroir


Latium est régulièrement ponctué de formules qui résument et éclairent une situation donnée. Ce sont des jalons de lecture, ambigus parce qu'ils sont parfois confiés à tel ou tel personnage, parfois au narrateur. Mais elles donnent à entendre une autre voix, celle de l'auteur, qui glisse çà et là (discrètement), des références et allusions dont certaines sont des clins d’œil à vocation humoristique.

Cependant, elles restent au service d'une image, d'une idée, qui renforcent la narration. Selon le point de vue de la Plautine biologique, « La situation ressemblait à ces contes décrivant des jeux de miroirs infinis, des reflets trop nombreux, dotés d'une capacité maléfique à survivre à la disparition de l'être dont ils sont l'image. »

Il serait tentant de chercher l'origine de ces jeux de miroirs dans un Disney, et souligner ainsi que la parole du personnage devient un commentaire métaleptique de l'auteur qui s'amuse avec sa propre mise en abyme. Ce faisant, il rompt aussi avec la chronologie propre à son univers : quand les automates d'un monde gréco-romain futuriste connaissent Fantasia, l'uchronie est mise à mal !

Mais l'allusion est trop vague, camouflée, pour menacer sérieusement l'immersion du lecteur (et le mythe de Psyché fournit toujours un alibi). D'ailleurs peu importe. Si Oikè et Plautine sont des reflets l'une de l'autre, et reflets de la Nef Plautine mourante (elle-même reflet d'une Plautine plus ancienne, IA originelle), c'est aussi l'ensemble des automates qui sont des reflets d'un disparu illustre : l'humanité.

Pourquoi, cependant, définir cette capacité à survivre comme « maléfique » ? Il y a là un indice ténu d'une menace intrinsèque aux automates, ou à tout survivant qui se décrirait comme un reflet plutôt qu'un être à part entière.


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