The Intruder de Roger Corman et BlacKkKlansman de Spike Lee, stratégies du mensonge et vérité jubilatoire


The Intruder de Roger Corman et BlacKkKlansman de Spike Lee : stratégies du mensonge et vérité jubilatoire



Liminaire

C’est sans rien savoir du film The Intruder de Roger Corman que je me suis laissé entraîner par un ami, en toute confiance, dans une des salles du Champo (à Paris, à dix pas de la Sorbonne et à trois pas de la librairie Compagnie, pour les curieux).

RogerCorman fait partie de ces saints patrons du cinéma américain dont on m’a dit cent fois dit du bien, et dont j’ai reporté d’autant la découverte. C’est tout juste si d’entre ses œuvres je suis capable de mentionner The Raven [1].

Or The Intruder a une réputation un peu particulière dans la filmographie de Roger Corman, puisqu’il a la réputation de tenir très à cœur au réalisateur qui l’a produit en partie lui-même, allant jusqu’à hypothéquer sa maison pour obtenir le financement suffisant… et le film fut un échec commercial, le seul semble-t-il de la longue carrière de Corman.

Il faut dire que le film, sorti en 1962, était en noir et blanc, est-ce signifiant ? pour attaquer le racisme et la ségrégation persistants dans les états du sud des États-Unis, en pleine période de lutte pour les droits civiques [2]. Ce n’était donc pas, loin s’en faut, une période favorable à la reconnaissance d’un film militant par le grand public ou par les institutions du cinéma [3].

Hasard ou fruit de la sagacité de la programmation, j’ai pu voir The Intruder à quelques jours d’intervalle de BlacKkKlansman de Spike Lee, film de 2018 également militant qui dénonce et ridiculise le suprémacisme blanc, cette fois dans le cadre des années 1970, et qui a lui reçu le Grand Prix du Festival de Cannes.

Si ces films et leur réalisateurs ne sont pas comparables en tant que tels, la façon dont des films engagés sont perçus dans leur contexte respectif me porte à croire à un renversement des espérances sociales, que chaque film reproduit à sa manière. Leur proximité de thème et d’intention m’invite naturellement à réfléchir à la construction d’une imagerie et d’un discours engagés, mais dont le message apparemment proche, antiraciste, aboutit à des leçons différentes.

Résumés (dans lesquels je divulgâche [5]) : du populiste au grand sorcier


The Intruder [4] :

Adam Cramer, jeune représentant de la société Patrick Henry, arrive à Caxton, petite ville du sud des États-Unis, dont la population blanche majoritaire regrette la ségrégation et perçoit très mal les lois qui favorisent l’intégration des Noirs. Une dizaine de jeunes Noirs est ainsi envoyée dans le lycée local jusque-là strictement réservé aux Blancs.

Cramer, orateur doué, qui connaît bien les frustrations de son public, étend rapidement son influence sur la plupart des Blancs et les rallie à l’idéologie de la société PatrickHenry (en référence à un père fondateur des États-Unis, grand orateur hostile à l’esclavage tout en étant lui-même propriétaire d’esclaves… autre nom pour le Ku Klux Klan). Mais, dépassé par la violence de ses recrues, il pêche par arrogance et par mensonge et finit par les retourner contre lui.

BlacKkKlansman :

Premier policier afro-américain de Colorado Springs, RonStallworth (joué par John David Washington) s’infiltre dans la branche locale du Ku Klux Klan avec l’aide de son coéquipier juif. Les deux policiers s’efforcent de limiter les violences entre les membres du Klan et les manifestants pro-Black Power de la ville. Ils parviennent à rencontrer le Grand Sorcier du Klan (le très réel, ridicule et nuisible David Duke) et procèdent à quelques arrestations, sans pouvoir mettre un terme définitif à l’existence du Klan dans la région.

« qui veut faire l’ange fait la bête »


The Intruder se présente comme une fiction réaliste : suffisamment pour que Corman, d’aprèscet article, ait dû faire face à l’hostilité réelle des habitants de la ville du Missouri où avait lieu le tournage. Ceux-ci craignaient que le film leur donne une mauvaise image d’eux, alors même que Corman avait choisi l’état du Missouri pour éviter de tourner dans le sud profond, potentiellement plus dangereux.

Or dans le film la population blanche réagit mal à ce qu’elle comprend comme une nuisance, une intrusion donc, de la loi qui l’oblige à accepter (de façon encore très relative) une autre intrusion : celle des Noirs dans la ville et en particulier dans le lycée local. Le film évoque même une autre peur (et intrusion) fantasmatique : celle que les jeunes filles blanches nécessairement innocentes puissent être violées par les lycéens noirs. L’image de soi, dans le film de Corman, sacralisée par les Blancs parce qu’elle les maintient dans l’idée d’une pureté à perdre (et non déjà perdue !) est la source de la violence.

C’est d’ailleurs une image de pureté qu’offre d’abord Adam Cramer, tout de blanc vêtu et joué par un William Shatner encore fringant [6]. D’abord volontairement ambigu, il n’exprime pas son opinion lorsque les habitants qu’il interroge expriment une hostilité de principe à la fin de la ségrégation, et déclare même travailler pour les « réformes sociales » : on pourrait croire à un représentant de l’État fédéral venu enquêter sur l’application de la loi sur le terrain. Or c’est l’évocation répétée de la loi dans la bouche de ses concitoyens qui l’amène à se dévoiler.

Il se présente alors comme une figure de la virilité et porteur du discours suprémaciste qui dénonce les mensonges (on pense aujourd’hui aux fake news !) de Washington DC, qu’il affirme contrôlé par les Juifs et/ou les communistes, autres envahisseurs qui préparent la défaite de la race blanche et la domination des Blancs par les Noirs.

Mais le prétendu chevalier blanc est aussi une figure diabolique, il me semble, qui distribue les poignées de main comme pour passer des pactes avec les uns et les autres, de qui il demande sans cesse des promesses d’amitié. Maître de la parole, il ne parvient pourtant qu’à s’imposer qu’à force de séduction plutôt que par exercice réelle d’une autorité, et d’ailleurs son objectif concret n’est jamais très clair : il veut que les Blancs rejettent la loi, oui, mais sans violence excessive, et donc de façon légitime voire légale alors même qu’il sape le rapport de ses concitoyens à la loi.

William Shatner en tentateur
Le diable souriant

Or Corman suggère que le rapport de son protagoniste à la foule est comparable à son rapport aux femmes : il parvient ainsi sans trop de mal à séduire la jeune et blonde Ella McDaniel (jouée par Beverly Lunsford), sorte de représentation fantasmée de la WhiteAnglo-Saxon Protestant que Cramer prétend protéger des corruptions du monde. Bien entendu, c’est lui qui la corrompt, la poussant à mentir à ses parents et à la population pour servir ses intérêts sous un faux prétexte. Je me demande aussi s’il ne faut pas voir dans cette relation maudite une variation autour du mythe d’Adam et Ève, Adam Cramer étant ici celui qui incite Ella au péché.

Autre variation autour de la pécheresse : Cramer séduit également Vi Griffin (l’actrice de télé Jeanne Cooper), femme d’un représentant de commerce (Sam) qui a le double malheur de devoir souvent s’éloigner et de se prendre initialement d’amitié pour Cramer. Celui-ci, profitant d’une absence de Sam, se comporte en véritable démon : demandant d’abord à Vi de le laisser entrer, puis, lorsque celle-ci accepte, la provoquant pour qu’elle refuse, et finissant par forcer le passage. Il la séduira également, en intrus et non en invité.

Shatner en intrus
Laissez entrer le diable à ses risques et périls

La prolifération du mensonge agit donc, dans la logique de Corman, contre les valeurs traditionnelles des États-Unis que Cramer veut s’approprier : alors que les Blancs échouent à se comporter en communauté stable et mesurée, y compris dans le cadre plus resserré de la famille [7], les Noirs sont montrés beaucoup plus complices et déterminés, malgré leur misère, à rester dignes face au mépris et aux agressions des Blancs, dans une posture parfois christique de sacrifice volontaire.

La limite de la force oratoire de Cramer consiste à se vouloir non seulement séduisant, mais irrésistible : il en vient à se comporter avec la ville entière comme il s’est comporté avec Vi Griffin, multipliant les provocations et les propos mensongers dont il attend des autres qu’ils les concrétisent, uniquement parce qu’ils viennent de lui. La morale, pour Cramer, n’a aucune importance, ce qui compte c’est que sa parole fasse loi.

Mais Cramer se refuse au rôle salissant de bourreau et d’ailleurs toute action autre que symbolique lui répugne : c’est un lâche. Quand la foule des Blancs en colère apprend finalement la vérité au sujet de ses diverses manipulations, livrée par la voix d’un Ella repentante, elle semble perdre d’un coup toute vitalité et renonce à la violence, à défaut d’être jugée par quiconque autre que le spectateur.

C’est peut-être là la leçon de Corman, dans la perspective des années 1960 : les Blancs sont aux prises avec leur mauvaise conscience et sont voués tôt ou tard à s’effondrer sous le poids de la vérité. L’idéologie suprémaciste est le miroir aux alouettes de ceux qui rêvent d’en découdre, persuadés de leur impuissance en dehors de la lutte physique, mais le Juste, semble dire Corman, est celui qui se vainc lui-même.

« il y a un nouveau shérif dans le coin »


Le film de Spike Lee est présenté comme un film biographique, bien que dans la tradition des films « d’après une histoire vraie », des libertés sont prises, comme par exemple le rôle du policier juif Flip Zimmerman (joué par Adam Driver).

Spike Lee par ailleurs fait référence aux films pulps, aux séries B de la blaxploitation que je connais mal, sinon par le biais de Tarantino (Jackie Brown). Si les personnages de Corman renvoyaient à l’allégorie et même à la littérature (Faulkner, Warren…), ceux de Lee évoquent une tradition de la représentation des Afro-Américains au cinéma, avec une insistance amusée sur la coiffure afro et les peignes comme accessoires plus nécessaires que les flingues ; plus sinistrement, plusieurs images du film Naissance d’une nation (1915), considéré comme un film historiquement majeur, et qui a directement contribué à relancer un Ku Klux Klan disparu à l’époque.

Il oppose aussi l’imagerie religieuse et les costumes utilisés par le Ku Klux Klan à la mode vestimentaire décontractée des étudiants Black Power, ainsi que les propos : une scène particulièrement frappante du film alterne le discours du survivant d’un lynchage face à des étudiants, et le salmigondis de David Duke devant une assemblée de suprémacistes blancs. Les « prêches » se répondent, l’un parlant de la violence subie, l’autre de la souffrance à infliger.

Mais Lee fait remarquer plusieurs fois par ses personnages que les menaces, qu’elles proviennent d’un camp ou l’autre, sont surtout des paroles en l’air, et c’est le traitement burlesque qui l’emporte : les membres du Ku Klux Klan et leur grand sorcier sont montrés comme étant avant tout ridicules, en tout cas pendant une grande partie du film (la fin apportant une touche autrement actuelle et sinistre) : si certains s’avèrent violents et dangereux, c’est par bêtise et sans capacité réelle d’organisation.

Or le protagoniste Ron Stallworth se retrouve en butte à l’hostilité des deux camps parce qu’il est à la fois Noir et policier : sa position est celle du shérif nouvellement arrivé en ville qui chercher à empêcher deux familles de propriétaires terriens de se tirer dessus dans la rue. On peut peut-être aussi y voir une sorte d’anti-inspecteur Harry, se prenant beaucoup moins au sérieux, ne tuant personne, mais respectant également la loi. Il est, jusqu’à un certain point, l’ange parmi une foule de démon, dans la mesure où il porte aussi une croix et que sa coiffure afro lui est une auréole :

La coupe afro des années 1970

Qui plus est, Stallworth est un menteur, aussi bien au niveau personnel que professionnel : il ment à sa copine Patrice (jouée par Laura Harrier) qui ne supporte pas la police, assimilée aux persécuteurs racistes ; il ment, évidemment, en tant qu’agent Noir infiltré dans le Ku Klux Klan. Ces mensonges ont chaque fois une fonction positive.

Dans le premier cas, plus ambigu, Stallworth s’efforce d’avoir une relation avec Patrice qui ne dépende pas des préjugées qu’elle entretient à l’égard de sa profession, alors même qu’il doit faire face au racisme d’autres policiers. Dans la tradition des films romantiques, ce mensonge-là se retourne contre lui. C’est d’ailleurs un des fils narratifs les moins convaincants du film, et une pure fiction en l’occurrence.

Le mensonge professionnel est plus prenant : comme il ne peut pas infiltrer en personne le KKK, Stallworth a besoin d’un double, son partenaire Flip qui doit mentir sur sa propre judéité face aux questions malveillantes. Contraints de nier des aspects de leur identité, les personnages sont confrontés à ce qu’ils signifient vraiment pour eux. Le mensonge est une arme à double tranchant qui, même utilisée dans un but positif, use et blesse ceux qui s’en servent. C’est d’ailleurs par la volonté de sacrifice que Stallworth, dans le film, parvient à se réconcilier avec son besoin de protéger et servir.

Au contraire, les suprémacistes du KKK s’efforcent de dissimuler leurs activités mais passent leur temps à exprimer tout haut leurs pensées et leurs motivations, confondant totalement la vérité avec leur capacité à s’exprimer (ce qui donne un arrière-goût amer au premier amendement de la Constitution des États-Unis d'Amérique, concernant la liberté d’expression).

Cependant Lee multiplie les scènes où le spectateur partage la vérité avec les inflitrés, y compris dans scènes de libération où les policiers hilares entourent Stallworth qui fait des allusions et des jeux de mots par téléphone, en s’adressant à David Duke qui n’y comprend rien et devient encore plus ridicule : la vérité lui échappe, et Lee montre qu’il y a une jubilation profonde à pouvoir en finir avec le mensonge. Les suprémacistes, eux, ne connaissent que la colère et des joies cruelles, ce que rappellent les images finales du film [8].

La ruse du diable


La leçon de Lee rejoint en partie celle de Corman : le mensonge ne peut pas durer. Mais, sans doute, le film de Corman s’adressait essentiellement à un public blanc, invité à réfléchir sur sa perception des Noirs en pleine période de bouleversement social et politique, alors que BlacKkKlansman invite davantage à la défiance vis-à-vis des discours suprémacistes qui, de Cramer aux néonazis de Charlottesville, paraissent figés, plus fascinés par des symboles auxquels ils accordent des vertus magiques que par les valeurs chrétiennes qu’ils brûlent avec leurs croix.


Notes : 


[1] The Raven de Roger Corman, adaptation du poème éponyme de Poe, scénarisée par Richard Matheson, auteur de tout un tas de nouvelles fantastiques que je relis à l’occasion, et avec les acteurs Vincent Price, Peter Lorre, Boris Karloff… et même Jack Nicholson !

[2] Pour indication, entre 1961 et 1962, Martin Luther King était mis sur écoute par le FBI et endure des séjours réguliers en prison.
[3] Peut-être me fais-je une fausse idée, néanmoins : en 1962, c’est West Side Story qui obtenait de multiples oscars, film dans lequel était abordé le sujet de l’immigration.

[4] À noter, la copie du film projeté au Champo proposait le titre I hate your guts ! qui indiquerait qu’il s’agit d’une version plus tardive du film, sorti plusieurs fois pour tenter d’attirer le public, et dont le titre d’origine est bien The Intruder.

[5] Et donc je spoile.

[6] William Shatner se fera connaître pour son rôle héroïque de Kirk dans Star Trek.

[7] Les scènes centrées sur la famille McDaniel montre celle-ci se déchirer autour de la signification de la loi, entre conflit des générations et des classes sociales : le père journaliste se découvre de plus en plus en faveur de la loi, au grand dam de sa femme et de son beau-père ouvrier, tandis que sa fille Ella est partagée entre son admiration pour son père et la fascination qu’exerce sur elle Cramer.

[8] Divulgâchage, donc : on y voit, immédiatement après une croix enflammée du KKK, les images des violences de Charlottesville et la réaction de Trump.

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