octobre 2018

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Des mirages plein les poches de Gilles Marchand, la mélodie des causes

Des mirages plein les poches de Gilles Marchand : la mélodie des causes


Liminaire

Il est rappelé régulièrement ici et là que les lecteurs boudent les recueils de nouvelles, notamment parce que la brièveté (pourtant relative, parfois) des textes nuirait à l’immersion et à l’identification des personnages.

Le genre de la nouvelle semble présenter des enjeux esthétiques plus attirants pour les auteurs que pour un large lectorat, que l’on essaie le plus souvent de séduire par la cohérence thématique du recueil publié : c’est d’ailleurs le cas, avec le recueil Des mirages plein les poches de Gilles Marchand, publié Aux Forges de Vulcain (comme vous vous en doutez, il n’y aura donc aucune objectivité à attendre de cet article [1]).

couverture du recueil Des mirages plein les poches


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Ainsi le recueil évoque bien essentiellement des personnages aux prises avec leurs rêves, et les grosses déceptions et petites consolations que cela implique : l’auteur le rappelle lui-même dans une vidéo de présentation pour la librairie Mollat.

Mais à mon sens Gilles Marchand renforce cette cohérence par des choix narratifs et stylistiques marqués : utilisation systématique de la première personne, anonymat relatif du narrateur (à priori masculin), rareté des dialogues et fonction symbolique des objets contribuent à procurer au lecteur le sentiment d’une confession discontinue.

Aux sources de la métaphysique occidentale (2/4) : Parménide

Aux sources de la métaphysique occidentale (2/4) : Parménide 


 Comment envisager scientifiquement la métaphysique, c’est-à-dire ce qui « dépasse » la physique, ce que nous ne pouvons appréhender par l’expérience ? Voici l’interrogation centrale de Kant dans la Critique de la raison pure dans laquelle le philosophe de Königsberg se proposait de refonder absolument l’ensemble du « savoir métaphysique » occidental, coupable selon lui de s’être laissé aller, par le truchement d’une dialectique incontrôlée, à explorer des territoires non bornés, pour en réaliser une géographie fantaisiste. Au premier rang de cette erreur dialectique : les Anciens, forcément.
 Voici donc un retour sur les sources de la métaphysique occidentale en quatre épisodes : Héraclite, Parménide, Platon et Aristote. 
 Aujourd'hui : Parménide. 


La tête de Parménide

 Parménide d’Élée (fin VIe - début Ve siècle av. J.-C.), fondateur de l’école éléate, maître de Socrate et donc, par ricochet, de Platon, est celui qui introduit dans la métaphysique les composantes les plus fondamentales de la tradition philosophique occidentale, ce qui fera d’ailleurs dire à Heidegger que le Poème de Parménide en est le texte le plus important [1].
 Ce poème pourtant, n’est accessible à nous que par fragments, dont les sentences paraissent parfois plus obscures encore que celles d’Héraclite. Le fait est que la philosophie, encore mal dégrossie (nous sommes avant Socrate) emprunte encore volontiers le langage de la poésie. Progresser à travers l’œuvre très sibylline de Parménide est donc résolument une épreuve. Voici ce que nous avons réussi à en extraire. 


Saint François et l’hérésie : si près, si loin…

Par A.BAUX

Préambule

En pleine lecture d’un recueil d'Histoire médiévale – Héros du Moyen Âge, le Saint et le Roi de Jacques le GOFF – les fourmillements me sont montés à travers les phalanges. Alors que je découvrais la biographie de Saint François – avant de me lancer dans celle de Saint Louis – le récit de sa vie m’a interrogé sur la raison de son « succès ». Pourquoi l’Église l’a-t-il canonisé alors que beaucoup de laïcs (non clercs) comme François furent jugés hérétiques par l’Église en tentant de réformer le dogme chrétien ? [1]
François d'Assise, modèle de piété
François d'Assise est aujourd'hui un modèle de piété largement représenté à travers l'Europe et les siècles...

Né en 1181 à Assise, François d’Assise est une figure centrale du christianisme au XIIIème siècle. Fondateur de l’ordre des franciscains, l’homme a su cristalliser l’admiration de son vivant. Sa vie a très tôt été comparée à celle du Christ lui-même, si l'on considère que François a guidé les fidèles vers une pratique chrétienne renouvelée, accompli des miracles et surtout qu'il a souffert les affres de la maladie selon un modèle christique.

De Carthage à Tyr, Hannibal sur la route de Didon

De Carthage à Tyr, Hannibal sur la route de Didon


Hannibal a-t-il, sur le bateau qui l’emmenait loin de Carthage vers la terre de ses ancêtres, eu cette vision de ceux de la légendaire Didon, tout chargés de l’or de Pygmalion, mettant les voiles vers une cité qui restait encore à fonder ? Il est tentant de l’imaginer. Ces deux figures tutélaires de Carthage, en effet, semblent embrasser la vie de la cité, l’une en marquant les débuts, l’autre la fin – quoique l’on sache bien que ce fut Rome, et avec quelle inflexibilité, qui détruisit effectivement la cité punique. Leurs trajectoires, en tout cas, se croisent au milieu de la Méditerranée. Didon fuit Tyr, trahie par son frère ; Hannibal fuit Carthage, trahi par ses opposants. Didon accoste à Carthage ; Hannibal débarque à Tyr. 

Du départ auxquels ils furent contraints à la mort qu’ils choisirent, essayons-nous à un bref exercice d’analogie, qui n’échappera pas à quelques facilités mais fera apparaître tout de même de stupéfiantes ressemblances.


Latium de Romain Lucazeau, expériences de la mort

Comment la mort est-elle évoquée dans Latium ?


Liminaire
En 2016 Romain Lucazeau lançait deux gros pavés dans la mare de la SF française, qui constituaient en fait un seul roman-fleuve, Latium (aux éditions Denoël, collection Lunes d’encre, dans la collection Folio SF pour le poche).
Des Intelligences Artificielles gigantesques y revivent des bouts de la pièce de théâtre Othon de Corneille et s’entre-détruisent à coups de vaisseaux de combat, d’hommes-chiens et de philosophie leibnizienne.
Il se trouve que j’ai eu l’occasion de partager un certain nombre de verres d’eau avec Romain, qui est devenu un copain avec qui échanger quelques tempêtes : c’est donc avec une curiosité amicale que je propose une petite série d’articles, autant de tentatives d'analyse critique de son roman, dont voici le quatrième.

Latium de Romain Lucazeau a remporté le Grand Prix de l'Imaginaire
Gros vaisseau, gros bandeau.
Pour lire le premier article : "une immaculée conception", ou la "naissance" de Plautine.
Pour lire le deuxième article : "le modulateur monadique et le discours proliférant."
Pour lire le troisième article : "d'autres soi-mêmes dans l’espace post-anthropique", ou différents aspects des Intelligences Artificielles.

Machines orphelines


L’intrigue de Latium progresse par événements. Dans un univers post-humain où le temps est envisagé en longues durées (qui excèdent celle qu’on associe à la vie humaine, ce qui ajoute au décalage avec la perception du lecteur), ce qui motive une action quelconque doit nécessairement constituer une exception extraordinaire.

Au début du roman, l’IA Plautine habite entièrement une Nef stellaire plongée dans un sommeil séculaire, dont elle ne s’éveille que par l’intrusion d’une information nouvelle, qui dérange sa stabilité et menace l’intégrité de l’urbs, ce gigantesque territoire spatial occupé par les IA orphelines de l’humanité (dans Latium, tout semble s’emboîter, esprits, machines et lieux, à la façon de poupées russes).

Les automates de Latium sont condamnés à réagir, toujours, à des menaces qui les prennent par surprise, puisque en absence des humains ils ne peuvent prendre d’initiative (ce sera la grande cause de frustration de l’IA Othon).

C’est ce qui explique la création d’une Plautine biologique, quoique toujours automate, non-humaine mais différente de la Plautine-Nef : sa « naissance » est un événement due à la réaction d’une IA au réveil de la Nef. Cette naissance est même un petit miracle, puisqu’elle intervient à un moment où le vaisseau est attaqué par une force inconnue et, semble-t-il, invincible. Mais une IA incarnée peut-elle mourir ?


Monologue de Roy Batty dans Blade Runner, extrait
Les IA de Latium n'ont pas, comme les réplicants de Blade Runner, la possibilité d'une mort rédemptrice.

Par le biais de la Plautine biologique, l’auteur expose les problèmes existentiels qui se posent à l’automate nouveau-né, confronté à un assaut et à la destruction de son environnement et des noèmes [1] avec lesquels Plautine partage l’équivalent d’un lien de parenté. Or,
Les noèmes n’avaient pas été conçus pour la guerre.
La tournure négative permet d’aborder le sujet de la fonction, qui ramène le noème au niveau de l’outil, de l’instrument, du moyen auquel est assigné un but précis. Le pour quoi de l’automate s’oppose ainsi au pourquoi causatif de l’humain. Mais le passif favorise aussi l’implicite d’une autre interrogation : conçus pour quoi, certes, mais aussi : par qui ?

La réponse globale et logique, à ce stade du récit, serait : par l’Homme, dont l’absence dans l’univers est reflétée dans les discours. On notera que peu auparavant, Plautine renverse l’axe humain/non-humain en assimilant la destruction d’IA à un « horrible spectacle », expression censée s’opposer à la perception humaine :

Un humain n’y aurait vu que la destruction de choses matérielles et inertes, aurait plissé des lèvres devant le spectacle d’un tel gâchis.
Si le conditionnel renvoie cet humain indéfini à l’hypothétique, force est de constater que l’image de l’humanité exprimée (in abstentia) tout au long du récit est celle du concepteur froid à l’égard de ses créations, anthropocentrique et préoccupé de ses ressources, là où l’automate fait montre d’un champ de conscience plus large. Mais l’auteur prévient la dichotomie trop simple qui confronterait l’automate empathique à l’humaine antipathique, d’abord par une formule tranchante :
Pas question, ici, d’empathie. Pas seulement, en tout cas.
L’auteur choisit de dépasser la question des sentiments, des émotions prêtées aux automates, ce qui reviendrait à en faire de simples alter humains (astuce narrative courante en SF ; on peut songer à l’exemple de la série TV Westworld, en partie due à Charles Yu).

Dans Westworld, les robots paraissent plus humains que les humains
Dans la première saison de Westworld, les robots paraissent plus sympathiques que les humains.

Ex machina


Romain Lucazeau attribue au personnage de Plautine un état spécifique (des conditions d'existence particulière) qui permettent de se défaire de l'opposition logique humains/automates en prêtant à ces derniers une « destinée» qui résiderait dans une vie spirituelle éternelle, affranchie de l'ombre du trépas.

Cette formule renvoie au théâtre classique, source revendiquée explicitement, en établissant un lien avec la fatalité tragique. Or, si le destin du héros de tragédie trouve son sens dans la mort (ou le désastre), celui de l’automate le rapprocherait à priori d’un dieu antique, par nature éternel ; l’expression d’ « ombre » étant elle-même une référence à l’Antiquité, puisqu’elle désigne traditionnellement le défunt grec aux Enfers.

Donc, les automates de Latium se distinguent avant tout des humains dans la mesure où l’idée de mort ne les concerne pas [2]. Elle les concerne d’autant moins que l’absence des humains correspond également à l’absence de mortalité (constat à relativiser dans la mesure où les automates interagissent encore avec d’autres espèces vivantes, et sont familiers du concept de guerre et des ravages qui en résultent). Surtout, qu’est-ce qu’une « vie spirituelle » dans le monde de Latium ?


Dans Ex machina d'Alex Garland, l'IA craint de voir sa mémoire effacée
Dans le film Ex Machina, la machine prend l'humain par les sentiments.

Sans chercher à la détailler d’après les éléments fournis ici et là dans le récit, on peut déjà la définir comme une vie désincarnée, hors du biologique. Les IA gigantesques du roman sont peut-être avant tout la mise en personnages de l’idée de conscience sans corps spécifique associé, et donc incomplète.

En effet les IA esseulées ont tendance à s’effondrer sur elles-mêmes, à se subdiviser en multiples aspects de plus en plus antagonistes, dont la lutte nécessairement sans fin rappelle les châtiments de la mythologie (un supplice de Sisyphe, de Tantale ?), plus que les maladies dégénératives (Alzheimer). C’est donc l’expérience de la corporalité et sa perception corollaire de la mort qui rend le personnage de Plautine exceptionnel :

Son retour à la vie, par contraste, l’insérait dans une série de corps mortels ou morts, le sien propre, cette Nef qu’elle avait, d’une certaine manière, été, et qui se changeait en charnier, ce monde privé de sens par cet événement inouï qu’avait été l’Hécatombe... [je souligne]
Certes, cette réinsertion d’esprit dans des corps montés en série (après tout, il s’agit d’automates), renvoie à Platon (la réminiscence), peut-être à l’éternel retour de Nietzsche. Mais il faut remarquer ici l’occurrence d’« Hécatombe », mis en valeur ici par l’inversion du verbe et du sujet qui permet de rejeter le mot en fin de phrase. Polysémique, comme d’autres termes relevant du lexique religieux [3] dans Latium, l’hécatombe est d’abord un sacrifice (avant d’être un massacre au sens large).

Notes :

[1] Rappelons que l’auteur définit les noèmes comme « petites Intelligences » au service des automates à qui ils sont « fidèles comme une partie d’eux-mêmes ».

[2] Dans L’Homme bicentenaire d’Asimov, déjà, le critère de la mortalité avait une valeur juridique discriminante entre robots et humains.

[3] Un des obstacles qui se présente aux lecteurs de Latium, c’est que l’histoire de celui-ci est censée se dérouler dans un univers non monothéiste, ce qui l’insère de façon originale dans le champ culturel occidental. Mais le lecteur moderne, sans doute, est plus au fait des religions monothéistes modernes que de la culture gréco-latine. De la même façon, les termes grecs qui parsèment le texte ont pu rebuter des lecteurs. On pourrait pourtant songer que la SFFF n’est pas, d’une façon générale, avare de termes anglais ou de néologismes qui ne sont pas forcément très significatifs.

Aux sources de la métaphysique occidentale (1/4), Héraclite



               Aux sources de la métaphysique occidentale (1/4) : Héraclite         


Comment envisager scientifiquement la métaphysique, c’est-à-dire ce qui « dépasse » la physique, ce que nous ne pouvons appréhender par l’expérience ? Voici l’interrogation centrale de Kant dans la Critique de la raison pure dans laquelle le philosophe de Königsberg se proposait de refonder absolument l’ensemble du « savoir métaphysique » occidental, coupable selon lui de s’être laissé aller, par le truchement d’une dialectique incontrôlée, à explorer des territoires non bornés, pour en réaliser une géographie fantaisiste. Au premier rang de cette erreur dialectique : les Anciens, forcément.
        Voici donc un retour sur les sources de la métaphysique occidentale en quatre épisodes : Héraclite, Parménide, Platon et Aristote.
  

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               Héraclite d’Ephèse (-544/-480) dit « l’Obscur » (parce que c’est perché) est un philosophe présocratique (c’est-à-dire antérieur à la naissance officielle de la philosophie). Pour connaître sa pensée, nous ne disposons que de Fragments rapportés par des auteurs postérieurs, ce qui ajoute plus encore à son obscurité.