Aux sources de la métaphysique occidentale (1/4), Héraclite

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Aux sources de la métaphysique occidentale (1/4), Héraclite



               Aux sources de la métaphysique occidentale (1/4) : Héraclite         


Comment envisager scientifiquement la métaphysique, c’est-à-dire ce qui « dépasse » la physique, ce que nous ne pouvons appréhender par l’expérience ? Voici l’interrogation centrale de Kant dans la Critique de la raison pure dans laquelle le philosophe de Königsberg se proposait de refonder absolument l’ensemble du « savoir métaphysique » occidental, coupable selon lui de s’être laissé aller, par le truchement d’une dialectique incontrôlée, à explorer des territoires non bornés, pour en réaliser une géographie fantaisiste. Au premier rang de cette erreur dialectique : les Anciens, forcément.
        Voici donc un retour sur les sources de la métaphysique occidentale en quatre épisodes : Héraclite, Parménide, Platon et Aristote.
  

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               Héraclite d’Ephèse (-544/-480) dit « l’Obscur » (parce que c’est perché) est un philosophe présocratique (c’est-à-dire antérieur à la naissance officielle de la philosophie). Pour connaître sa pensée, nous ne disposons que de Fragments rapportés par des auteurs postérieurs, ce qui ajoute plus encore à son obscurité.


Métaphysique du gouffre
Source
 Héraclite à propos des toilettes : "Ici aussi il y a des dieux"
(Pour comprendre la blague pipi-caca d'Héraclite, il va falloir lire tout l'article)

               Héraclite peut être considéré comme la source des questionnements philosophiques de l’Antiquité en ce qu’il pose un problème épistémologique (c’est-à-dire concernant la façon dont la connaissance nous est accessible ou non) central qui occupera longtemps Platon : Comment peut-on connaître les choses dans la mesure où toutes ces choses sont en mouvement [1] ?  

               Par « mouvement », il ne faut pas seulement entendre un déplacement dans l'espace, mais plus généralement toute logique d'altération des choses, de corruption et de naissance. Ainsi, si « Nul d'entre nous, au réveil, n'est l'homme qu'il fut hier » [2] (ne serait-ce que parce nous vieillissons), alors puis-je me connaître moi-même comme le conseille Socrate ? Ce que je crois saisir comme étant une connaissance n'est en vérité que du sable qui s'échappe de mes doigts : ce qui est vrai à l’instant « t » ne l’est plus à l’instant « t+1 ».
                L'autre exemple célèbre utilisé par Héraclite pour agrémenter cette idée est celle qui consiste à dire « qu'on ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve » [3] tel que :

schéma du moi à l'instant "t"


                Le fleuve que je rencontre à l’instant « t+1 » n’est pas le même que celui que j’ai rencontré à l’instant « t », puisque l’eau a passé. De même, moi non plus, je ne suis plus pareil qu’à l’instant « t » puisque je suis, moi aussi, soumis au changement perpétuel. Enfin, ma rencontre (c’est-à-dire l’ensemble des facteurs qui font ma relation avec le fleuve) a changé elle aussi. « Toutes les choses coulent » (Panta rhei), dit Héraclite [4]. En conséquence, on ne peut pas dire « telle chose est », mais « telle chose devient, s’altère, se détruit » [5].   

                Plus encore, si c’est MOI qui entre dans le fleuve, alors nécessairement, il faudra admettre que ma « rencontre », même prise comme un moment fugace sur une échelle de temps infinitésimale, disons l’instant « x », ne peut pas même faire figure de connaissance de la rencontre de l’instant « x ». En effet, la connaissance d’un moment tout à fait éphémère m’est impossible, puisqu’il me faut admettre que cette rencontre à l’instant « x » n’est seulement que MA rencontre avec le fleuve, c’est-à-dire une pure subjectivité. Ainsi, peut-être trouverais-je le fleuve froid ou chaud, quand un autre, qui pourrait se baigner au même endroit et au même instant, le trouverait tout autrement. Héraclite, en relativiste, pose qu’aucune chose ne peut être ainsi qualifiée « une fois pour toutes » suivant le fait que « la mer est souillée et invivable pour les hommes, mais elle convient aux poissons » [6].


Alors, toute connaissance m’est-elle strictement impossible?
       
1) En effet puisque :      

 a) Si nous ne pouvons rien déterminer objectivement sur les choses, nous pouvons dire seulement que « toute chose est et n’est pas en même temps » : tel fleuve est à la fois chaud et froid.

 b) Si nous ne pouvons rien déterminer sur les choses du fait du changement perpétuel qui agit sur elles, alors nous pouvons dire que le froid et le chaud sont identiques puisque le froid ne peut que devenir le chaud et inversement. « La vie et la mort sont la même chose ; de même la veille et le sommeil ; la jeunesse et la vieillesse… car les premiers sont devenus les seconds, et les seconds, à rebours, devenus les premiers » [7].

2) Alors, que pouvons-nous connaître des choses ? 

                La réponse d'Héraclite consiste en ce que, et c’est en cela qu’il faut l’appeler philosophe, la raison peut permettre d’établir une certaine connaissance des choses. Seulement la connaissance de ces choses est ici ramenée au plus petit dénominateur commun que l’on peut comprendre comme « unité de la chose » (la substance ou le « ce que c’est » d’Aristote). L’unité de la chose est ce qui regroupe les contraires [8]. Par exemple, la température est ce qui regroupe le chaud et le froid. 

Unité de la chose

Donc la connaissance (le logos) est ce qui détermine l’unité de la chose. Celle-ci se détermine ainsi :
        

 a) Elle résiste au changement perpétuel : l’eau du fleuve a passé, mais la substance du fleuve (le « ce que c’est ») demeure.
 b) Elle est commune à toutes les subjectivités : le fleuve peut-être froid ou chaud, mais son eau renvoie toujours une impression de température.

        Il est donc possible de connaître l’ordre de la Nature (le cosmos) par la raison (le logos) [9]. Connaître cet ordre pour Héraclite, c’est d’abord reconnaître comment s’opèrent les processus qui concourent au changement des choses tout en assurant l’unicité et la cohérence du monde. Pour expliquer tout cela, l’Ephésien choisit de faire intervenir un élément, le feu, qui agirait comme une force immanente, omniprésente, intelligente et première [10] (c'est déjà Star Wars). Ainsi, le monde ne serait qu’un assemblage de différents « états du feu » soumis à des processus de combustions divers expliquant son changement [11].

Le feu comme cause du mouvement

            Le feu en tant que principe de toute chose, est avant tout un moyen pour Héraclite de poser plusieurs principes métaphysiques séduisants. En effet, le feu compris comme une force permet de résoudre le problème de l'Être et du Non-Être :  
 a) Si le feu est une puissance immanente, alors elle permet d’expliquer la naissance des choses, c’est-à-dire le fait que l’Être semble provenir du Non-Être.
 b) Si tout est sujet à la combustion, alors toutes les choses se consument et
l'Être semble devenir Non-Être, mais les flammes reprendront autre-part de sorte que l'on conserve une certaine continuité de la matière.

        La métaphysique d’Héraclite permet ainsi d’admettre tout à la fois une cosmologie matérialiste (car le feu est un élément physique et obéit à des lois tout aussi physiques) et une cosmologie panthéiste (c’est-à-dire avec un Dieu immanent qui prendrait la forme d’une énergie : le feu) tout en se conformant avec la doctrine du changement perpétuel. Dans tous les cas, l’existence d’un Dieu transcendant (c’est-à-dire en dehors du monde), comme le Dieu des monothéismes, semble exclue. Dieu est donc partout (ou nulle part), à tel point qu’Héraclite, à des visiteurs étrangers qui, l’ayant trouvé dans ses toilettes, hésitaient à entrer, fit cette remarque : « ici aussi il y a des dieux » [12].  


*
 
        Au terme de cet article, nous pouvons donc dire qu'Héraclite propose une métaphysique assez différente de la métaphysique occidentale classique, introduisant une force immanente et dynamique comme cause de tout. A l’envisager de la sorte, cette proposition nous semble résolument originale et exotique (on y reconnait, un peu, les philosophies asiatiques) : nous ne pouvons que constater que la métaphysique occidentale n'a pas suivi la cosmologie d'Héraclite. C’est que, précisément, il a été amendé par ceux qui vont suivre, notamment par Parménide, dont le travail sera de solidifier le changement permanent d'Héraclite jusqu'à en faire un lac absolument immobile. Ce sera précisément l'objet de notre prochain article. 


Notes :         

[1] Héraclite, Fragments, Garnier-Flammarion, Paris, 2004, Fragment 12.
[2] Ibid., Fragment 19.
[3] Ibid., Fragment 15.
[4] Ibid., Fragment 15.
[5] Ibid., Fragment 21.
[6] Ibid., Fragment 8.
[7] Ibid., Fragment 37.
[8] Ibid., Fragment 40.
[9] Ibid., Fragment 81.
[10] Ibid., Fragment 44.
[11] Ibid., Fragment 48.
[12] Ibid., Fragment 148.





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