Aux sources de la métaphysique (4/4) : Aristote

Aux sources de la métaphysique (4/4) : Aristote 


En tranchant le nœud gordien de la discorde Héraclite/Parménide, Platon fit faire à la philosophie un bond de géant. Le dualisme platonicien avait réponse à tout et permettait d’unifier tout un système de pensée logique. Mais, cependant qu’il sautait entre les cimes, un autre nœud se nouait à son insu.

Quel lien en effet lie le monde sensible, toujours changeant, au monde des Idées, immuable, dont il est issu ? Si je vois que tout change autour de moi « physiquement » et que malgré tout je sais qu’il est nécessaire qu’il y ait de l’immobile abstrait, comment puis-je articuler ces deux nécessités autrement qu’en dédoublant (finalement assez grossièrement) les choses ?

Voilà que survient Aristote, élève de Platon et ouvrier final de la métaphysique occidentale. Celui qu'on appelait parfois le Stagirite (de Stagire, ville de Thrace) va polir la théorie de son maître, la rendre plus congruente avec la logique. Voici comment il va s’y prendre. 


Aristote dans L'École d'Athènes de Raphaël
Source Aristote ramène la paix dans le game dans le plus grand des calmes.




Trois coracles cinglaient vers le couchant d'Alex Nikolavitch, refaire l'histoire

Trois coracles cinglaient vers le couchant d'Alex Nikolavitch, refaire l'histoire


Liminaire :


Parmi les hautes figures mythiques qui me font toute une compagnie avec laquelle me débattre en fiction, les chevaliers de la Table ronde ont une place de choix. Dans la mesure du possible, car elles sont légion, c'est avec curiosité que je me penche sur les oeuvres qui les concerne et que j'assiste à leur constante métamorphose.

Alex Nikolavitch, dont l'érudition en matière de comics fait mes délices, publie ainsi chez "les moutons électriques" un roman arthurien intitulé, moins énigmatiquement qu'il n'y paraît [1], Trois coracles cinglaient vers le couchant.

Hasard ou effet de la noosphère, il se trouve que l'auteur y raconte à sa façon les aventures d'Uther dit Pendraig, autrement connu sous le nom d'Uther Pendragon et comme père du roi Arthur.

Lecteur lui-même de "mon" Uter Pandragon, Alex Nikolavitch a eu la gentillesse de me faire parvenir un exemplaire de son roman (il est inutile alors d'attendre de ma part une approche objective). Voici donc une occasion de lancer quelques pistes de réflexion sur sa vision du mythe arthurien et d'entamer un dialogue de longue haleine.

On verra l'auteur présenter sa démarche avec ses propres mots dans la vidéo suivante (à partir 23:10) :



Résumé de quatrième de couverture :


Trois coracles cinglaient vers le couchant. À leur bord, Uther, un chef de guerre de l'île de Bretagne, et ses compagnons de toujours.

Leur destination, une île au bout de la mer, là où dit-on vivent les fées et les morts. Que va-t-il chercher si loin des terres habitées par les hommes ? Uther sait-il seulement qu'il va enfanter d'une légende destinée à traverser les siècles ?

L’étrange ascension du jeune Benito Mussolini durant l'entre-deux-guerres

L’étrange ascension du jeune Benito Mussolini durant l'entre-deux-guerres


Préambule

Sortie victorieuse de la Première Guerre mondiale, l’Italie a connu une sortie de guerre difficile. Un spleen italien s’est développé, pleurant des territoires non obtenus lors des traités de paix. Cette histoire, forcément intéressante, nous l’avons abordée dans un précédent article.

Celui-ci portait sur la période préfasciste où le pays a vu l’émergence d’un courant politique autoritaire. Lorsque l’on met en cause les traités de paix, on pense souvent à l’Allemagne nazie, mais c’est en Italie que le germe fasciste est né.

Portrait de Mussolini en 1900
En 1900, ce jeune Benito a l'air tout à fait recommandable : en réalité il file déjà un mauvais coton...

Friand de connaissances, nous continuons ici notre quête de sens vers la compréhension du fascisme historique. Celle-ci nous mène à la figure principale du mouvement, son créateur, Mussolini.

Ce n’est pas le « Duce » glorifié par deux décennies de propagande qui nous intéresse mais le jeune Benito, né en 1883 à côté de Bologne. Pétri de marxisme dans sa jeunesse, il va connaître un retournement total pendant la première guerre mondiale. Pire, après avoir créé la milice fasciste en 1919, Benito devient le chouchou d’une certaine élite italienne qui a peur d’une « révolution rouge » en Italie.

Comment un militant marxiste radical a-t-il pu devenir le bouclier de la bourgeoisie italienne et ainsi prendre le pouvoir dans un pays au bord de la guerre civile ?

État de nature de Jean-Baptiste de Froment, natures humaines


État de nature - natures humaines ?


On ne sait toujours pas, au juste, en refermant le livre de Jean-Baptiste de Froment, à quoi cet état de nature que l'auteur a choisi comme titre peut faire précisément référence. Il ne peut s'agir d'une simple allusion à cette fiction utilisée par Jean-Jacques Rousseau pour mesurer le degré de corruption des sociétés modernes – ce texte, en effet, ne porte en lui ni nostalgie ni espoir.

Il ne peut non plus se réduire à la simple description du lieu central du roman, la Douvre-intérieure, département rural et sauvage où semble couver une renaissance "verte".

Il serait également insuffisant de se contenter d'y voir l'évocation d'une nature humaine, intimement incarnée par ces personnages ivres de pouvoir et n'ayant d'autre but en tête qu'en posséder plus encore, bref, d'une nature où l'homme est un loup pour l'homme.

Couverture d'Etat de nature de Jean-Baptiste Froment, par Elena Vieillard
État de nature, aux Forges de Vulcain [1]
Cet état de nature ne saurait pas plus caractériser ces "geeks alter-mondialistes", sorte de zadistes pro-compteur Linky prônant un retour enjoué à un statut proche du chasseur-cueilleur, le tout sécurisé par les percées scientifiques et de lourds travaux d'infrastructures pour faire passer la fibre optique dans le moindre patelin.

Et j’abattrai l’arrogance des tyrans de Marie-Fleur Albecker, solitude de la prophétesse


Et j’abattrai l’arrogance des tyrans de Marie-Fleur Albecker, solitude de la prophétesse


Liminaire

Peut-être suis-je biaisé, mais il ne me semble pas faire un pari risqué à dire que la figure du révolté, culturellement, est plutôt sympathique et populaire. Je n'ai qu'à fermer les yeux pour que bondisse le James Dean de Rebel Without a Cause, que Robin des bois tombe d'un arbre ou Gavroche le nez dans un ruisseau.

Encore s'agit-il de représentant masculins, même si, spécificité française ? une Marianne au sein nu continue de guider le peuple  il me plaît d'y voir un renversement symbolique de l'image du dieu ou du héros qui poursuit la femme-proie.

Sans doute aimons-nous plus le mythe de la révolution que ses manifestations concrètes et ses errances ; sans doute, animaux raisonnables et un poil sophistes, nous figurons-nous que nous serions prêts nous aussi à monter sur quelque barricade glorieuse à condition que la cause fût juste et, naturellement, à la hauteur de notre intelligence pénétrante.

Or, et c'est une leçon de George Orwell, de sa novlangue et de ses cochons "égalitaires", le ver est dans le fruit du discours qui promet des lendemains qui chantent. Le serpent diabolique a la langue trop bien pendue pour ne pas susciter la méfiance (l'intrus de Roger Corman en sait quelque chose !).

Aussi les révoltes qu'elle paraissent douces ou violentes sont-elles l'occasion de tensions entre, d'une part, les orateurs qui s'efforcent de construire un mythe unifiant et moteur de l'action, et d'autre part les acteurs que les discours stimulent ou irritent rapidement. Les uns et les autres peuvent échanger leurs rôles, certes, mais la tension demeure.

Ce qui fait tenir une révolte, ou un état tout aussi bien, tient peut-être à un cheveu ou à un acte de foi, ce dernier permettant à l'individu d'entretenir au cœur de la multitude un mirage qui le motive. Le problème, bien entendu, c'est qu'il n'y a pas de "der des ders", et qu'on survit aux guerres mondiales comme aux révolutions qui échouent.

Il se pourrait bien qu'échecs et désastres méritent eux aussi leur discours.

Marie-Fleur Albecker, Et j'abattrai l'arrogance des tyrans, Aux Forges de Vulcain, couverture
Bart Simpson se cache dans cette image de couverture, le trouveras-tu ?

George Washington contre les Franco-Canadiens pendant la Guerre de sept ans

La jeunesse de George Washington pendant la "Guerre de Sept Ans" ou pourquoi le 1er président américain est responsable d’une guerre mondiale 2/2


Préambule

Voici donc la suite de l'article consacré à la jeunesse de George Washington.

Nous étions restés en haleine après "l'affaire de Jumonville". Le jeunot George Washington avait attaqué une mission diplomatique française avec l'appui de dizaines de miliciens et apparaissait pour la première fois dans l'Histoire, mais par une porte sanglante.

Un premier « 4 juillet » honteux


Ce « crime » anglais ne restera pas impuni. La milice coloniale américaine doit payer pour avoir visé un homme au drapeau blanc. De son côté, Washington nie tout en bloc, arguant le risque d’ « espionnage » de Jumonville (un espion plutôt médiocre, alors !).

Le 28 juin 1754, Louis Coulon de Villiers est envoyé pour châtier George le Virginien avec quelques 600 soldats français. À peine un mois après « l’affaire Jumonville », alors que l’Europe est ivre de paix, les Français d’Amérique vont mettre le doigt dans un engrenage qui les mènera à leur perte (car oui ça finit mal pour eux à la fin)...

George Washington a défendu le fort Necessity
Voici une reconstitution du glorieux fort Necessity, premier ouvrage militaire du génial Washington.
Retiré non loin de là avec ses troupes à Great Meadows, Washington est informé de la menace française : il tente d’organiser une défense en construisant un petit fortin : c’est le fort Necessity.

La jeunesse de George Washington pendant la Guerre de Sept Ans

La jeunesse de George Washington pendant la "Guerre de Sept Ans" ou pourquoi le 1er président américain est responsable d’une guerre mondiale 1/2


Préambule

Glorifié au mont Rushmore, George Washington fait figure de clé de voûte de l’Histoire des États-Unis. Devenu célèbre pendant la guerre d’Indépendance américaine, il est l’un des pères fondateurs de la nation étasunienne.

En 1789, il devient le premier président de la toute jeune République américaine alors qu’il approche la soixantaine. Or les jeunes années de cet homme, glorifié pour ses actions d’homme mûr, sont très peu connues (surtout en France).

Tête de George Washington sur le dollar américain
Monnaie officielle des États-Unis, le dollar fait figure de monnaie mondiale depuis 1945 : la tête de George a donc été bien diffusée !

Pourtant, sa vie antérieure mérite le détour. Loin du mythe gravé dans la pierre, loin de la rédaction de la Constitution américaine, le jeune George apparaît près de trente ans auparavant dans l’Histoire de l’Amérique du Nord. 

Les poèmes Ozymandias de Percy Shelley et Horace Smith, traductions et postérité dans Watchmen


Les poèmes Ozymandias de Percy Bysshe Shelley et Horace Smith, traductions et postérité dans Watchmen d'Alan Moore


Liminaire

Mon récent petit travail de recherche sur l'oeuvre de Seamus Heaney m'a rappelé mon intérêt plus ancien pour un poème anglais célèbre : il y a maintenant plus de deux-cents ans, entre décembre 1817 et janvier 1818, le poète Percy Bysshe Shelley et son camarade Horace Smith [1] auraient décidé d'écrire chacun un poème sur le même sujet : Ozymandias, déformation grecque du pharaon Ramsès II.

Peut-être encouragée par l'arrivée annoncée d'une statue de Ramsès II à Londres, l'écriture des deux poèmes est influencée par un passage de la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile : 

Je suis Osymandyas, Roi des Rois ; si quelqu’un veut connaître ma grandeur et (savoir) où je gis, qu’il essaie de surpasser l’une de mes œuvres.

Traduire, trahir, transformer : de Percy Shelley à Alan Moore


Le sonnet proposé par Shelley fut publié dans The Examiner [2] sous un nom de plume, Glirastes [3]. En voici le texte anglais ainsi qu'une traduction toute personnelle :

Ozymandias de Percy Shelley traduction en français
Ozymandias, de Percy Bysshe Shelley, traduction par Thomas Spok

Les demoiselles d'hiver et le merveilleux, Zelazny, Leiber, Karl Edward Wagner et Thorgal, deuxième partie


Les demoiselles d'hiver et le merveilleux (deuxième partie) : Roger Zelazny, Fritz Leiber, Karl Edward Wagner - et Thorgal !



Liminaire :



Voici donc la suite, en partie modifiée et augmentée, de l'article intitulé "Les demoiselles d'hiver de la sword and sorcery" qui avait paru dans le septième numéro de la revue Etherval en 2015.

Comme précédemment, j'y évoque l'association sensuelle de la femme et de la neige, un des motifs étonnamment (?) récurrents des récits merveilleux, dont ceux relevant de la sword and sorcery selon la dénomination anglo-saxonne.


De Zelazny, Leiber et Wagner :


Peut-être Zelazny se souvient-il de Conan lorsqu’il propose sa propre figure de danseuse nue dans la neige (décidément !) :

La lune était pleine et il soufflait un vent glacial, lorsque Oële dansa pour Démon, laissant des empreintes de feu devant le petit autel de pierre. Plus bas, dans la plaine, le printemps était arrivé, mais la nuit restait hivernale sur la montagne. Pourtant, Oële dansait pieds nus, vêtue en tout et pour tout d’une robe grise translucide à ceinture d’argent. Le léger tissu dévoilait plus qu’il ne voilait sa silhouette mince, enveloppée du nuage de ses longs cheveux blonds flottants. Le feu naissait sous ses pas, qui dessinaient d’antiques motifs sur la pente.

Roger Zelazny, "Le démon et la danseuse", Dilvish le Damné, Denoël, 2011, traduction Michelle Charrier

Oële est elle aussi une créature d’illusions : elle danse en échange des faveurs d’un démon. Qu’elle cesse de danser, son château disparaît sans laisser de trace. Car le démon est oublié de tous sauf d’Oële, laquelle maintient un lien ténu avec le culte du passé. La coïncidence (en est-ce pleinement une ? Images et idées traversent les oeuvres et se transmettent) est plaisante.

Illuminations de Seamus Heaney, poésie et mythologie irlandaises

Illuminations de Seamus Heaney, poésie et mythologie irlandaises


Liminaire

Seamus Heaney mêlait ballons de foot, huîtres, cannes à pêches et guerre de Troie. L'épique se transfigure en un clin d’œil du poète dans les détails d'une vie quotidienne qui n'acquiert peut-être de signification que dans le souvenir des anciens mythes. Ou plutôt : toute vie ne serait-elle pas que l'écho ou le reflet du mythe, voué à la répétition et à la variation ?

J'ai déjà suggéré, au sujet du "Magicien" de Rilke ou encore des citations de poèmes dans les comics américains, ma tentation somme toute plaisante de trouver dans la poésie une puissance narrative, y compris dans les textes qui ne cherchent pas du tout à raconter une histoire.

Or certains aspects de la poésie de Heaney me semblent correspondre à ce qui m'est une petite joie de lecteur, que ce soit par les références à L'Iliade, à la mythologie nordique ou les saints irlandais, ou même encore par son travail de traducteur. Il a ainsi proposé une traduction de référence du poème épique Beowulf, d'ailleurs intitulée Beowulf, A New Translation, qui me permet de l'associer littérairement à Tolkien, autre figure majeure d'un certain type de rapport au merveilleux.

Cependant, je découvre très simplement Heaney par le biais du recueil La lucarne suivi de L'étrange et le connu, dans la collection poésie/Gallimard (2018). C'est en particulier une suite de poèmes extraits de La lucarne [1] qui m'a laissé cette impression très particulière d'étourdissement qui peut prendre parfois au cours d'une belle lecture.

Je partage donc, par le biais de deux articles, quatre Illuminations de Seamus Heaney, ainsi que quelques réflexions et fruits de brèves recherches qui serviront de notes d'accompagnement, que j'espère utiles.


Illuminations : "Prenez une cathédrale / Et offrez lui quelques mâts" [2]



Commençons d'abord par l'évocation immédiatement médiévale d'annales, celles des moines copistes qui enluminaient leurs manuscrits :

VIII  On lit dans les annales : à Clonmacnoise, À l’heure où tous les moines priaient dans l’oratoire, Un bateau apparut dans les airs.  L’ancre derrière lui traînait si près du sol Qu’elle se prit aux grilles de l’autel. Puis, l’immense coque ayant fini de tanguer,  Un matelot dégringola et agrippa la corde Pour lui faire lâcher prise. En vain. « Cet homme ne supporterait pas notre vie d’ici. Il se noiera »,  Dit l’abbé, « si nous ne l’aidons pas. » Ainsi Fut fait, le bateau libéré repartit, et l’homme remonta Hors du merveilleux tel qu’il l’avait connu.

Les gilets jaunes à la Ferme des animaux d'Orwell


Orwell et la crise politique en France

Acte I : Les gilets jaunes à la Ferme des animaux d'Orwell


« Tous pourris »

« Je déplore que onze de nos concitoyens aient perdu la vie durant cette crise. Je note qu’ils ont tous perdu la vie, bien souvent, en raison de la bêtise humaine, mais qu’aucun d’entre eux, aucun, n’a été la victime des forces de l’ordre. »
E. Macron depuis l’Égypte, 28 janvier 2019.

Alors que depuis deux mois et demi, une partie du peuple français est sortie d’une longue torpeur, beaucoup questionnent les causes profondes de ce soulèvement. Ce fort courant d’émancipation tend vers le ras-le-bol général mais n’a aucune cohérence politique. Après que les Français se sont profondément divisés à la présidentielle de 2017, une majorité soutient les gilets jaunes [1]. Pour tenter de mieux cerner ce phénomène complexe, oublions le petit écran et ses gesticulations hanounesques pour nous replonger dans la lecture d’un géant de la littérature et appréhender la lame de fond en mouvement.


La ferme des animaux, publié en 1945, fait partie des écrits les plus connus de George Orwell [2]. Sa lecture est souvent citée pour étudier la révolution bolchévique et le passage des soviets populaires à la dictature stalinienne. Cette fable, qui rappelle les Fables de notre La Fontaine national, met en scène la prise de pouvoir des animaux d’une ferme anglaise contre leurs maîtres humains. Très éloigné d’une apologie du véganisme, le récit raconte le lent échec de la prise de pouvoir des opprimés et l’émergence de nouveaux maîtres.
page de garde
Souvent vu comme une fable pour enfants, l'ouvrage est au contraire à mettre entre toutes les mains : il est court, accessible et puissamment stimulant.

Loin de voir dans cet ouvrage une « prophétie jaune fluo », nous tentons, simplement et humblement, de réutiliser de vieux enseignements qui n’ont jamais été aussi frais. Quels verrous peuvent être ouverts par cette « clé animale » ? À la lecture d’Orwell, le regard réflexif que l’on porte sur notre époque gagne en maturité. Nous prenons de la distance pour rapport à notre quotidien et gagnons des clés pour nous délivrer de nos illusions (et enfin sortir de la caverne de Platon).

Les demoiselles d'hiver et le merveilleux, première partie, de Chrétien de Troyes et Robert E. Howard

Les demoiselles d'hiver et le merveilleux (première partie) : Chrétien de Troyes et Robert E. Howard


Liminaire :

En 2015, j'avais contribué au septième numéro de la revue Etherval avec un article intitulé "Les demoiselles d'hiver de la sword and sorcery".

J'y évoquais à grands traits mon impression que l'association sensuelle de la femme et de la neige était un motif récurrent des récits merveilleux, parmi lesquels leurs avatars anglo-saxons publiés sous l'étiquette à la fois vague et explicite : sword and sorcery, dont Conan le Cimmérien est sans doute le héros le plus exemplaire.

Voici, partiellement modifiée et augmentée, une nouvelle version de cet article, avec l'aimable autorisation des joyeux chaperons d'Etherval.

La suite de l'article est en ligne ici.


De Chrétien de Troyes et Robert E. Howard :


Enluminure du Perceval de Chrétien de Troyes et Conan par Barry Windsor-Smith
Enluminure d'un manuscrit du Conte du Graal de Chrétien de Troyes et détail de l'adaptation de La Fille du géant du gel de Roy Thomas (scénario) et Barry Windsor-Smith (dessin) pour Conan the Barbarian chez Marvel.


Du sang versé sur la neige : brusque rappel que la blancheur virginale n’étale qu’une paix superficielle. Aussitôt cependant se superpose un autre mirage, celui du visage, sensuel et lointain, de la femme aimée et perdue qui fascine le héros solitaire : 

Cette oie était blessée au col d’où coulaient trois gouttes de sang répandues parmi tout le blanc. Mais l’oiseau n’a peine ou douleur qui la tienne gisante à terre. Avant qu’il soit arrivé là, l’oiseau s’est déjà envolé ! Et Perceval voit à ses pieds la neige où elle s’est posée et le sang encore apparent. Et il s’appuie dessus sa lance afin de contempler l’aspect, du sang et de la neige ensemble. Cette fraîche couleur lui semble celle qui est sur le visage de son amie. Il oublie tout tant il y pense car c’est bien ainsi qu’il voyait sur le visage de sa mie, le vermeil posé sur le blanc comme les trois gouttes de sang qui sur la neige paraissaient.
Chrétien de Troyes, Perceval ou le Roman du Graal, traduction de 1974

Comment un pays rentre dans le Moyen Âge, l’exemple du Japon

Comment un pays rentre dans le Moyen Âge : l’exemple du Japon


Par J. Desjardins

Préambule :

« Les Japonais sont comme nous, sauf qu’ils ne connaissent pas Dieu ». C’est ainsi que se concluait le rapport d’Alexandre Valignano, jésuite envoyé en mission au Japon (1) Le missionnaire décrivait le Japon comme « un monde à l’envers » ; les Japonais avaient certes des coutumes barbares, comme le fait de compter les têtes des ennemis vaincus, mais leur organisation sociale ressemblait à s’y méprendre à celle de l’Occident. Des liens de vassalité unissaient les guerriers à leurs seigneurs, qui vivaient dans des manoirs fortifiés. 

Les Européens sont dans un terrain qui leur semble plus familier que la Chine, ou les civilisations découvertes en Amérique. Il ne faut pas être naïf cependant, si Alexandre Valignano insiste sur cette ressemblance, c’est aussi parce qu’il veut convaincre le pape d’envoyer des missions afin de convertir ce pays, entreprise qu’on lui assure facile du fait de la proximité culturelle du Japon.

Là où c’est intéressant, c’est que l’expression de Valignano « monde à l’envers » existe aussi en japonais. Elle est cependant bien plus négative et fait référence à une période où les liens hiérarchiques sont complètement bouleversés, le paysan se révolte, le vassal n’obéit plus à son seigneur, la légitimité de l’ordre confucéen semble être remise en question.

L’Italie préfasciste pendant la Première Guerre mondiale


L’Italie préfasciste pendant la Première Guerre mondiale


Préambule : l’Italie préfasciste


Le terme « fascisme » fait partie de la longue liste des mots les plus galvaudés de la langue française. L’insulte « facho » a été utilisée à tellement de reprises que l’expression a lentement perdu tout son sens. Pourtant, sa réalité historique est claire : le fascisme est une expérience politique autoritaire, née en Italie en 1922 et se poursuivant jusqu'en 1945. Celui-ci a pu servir d’exemple à d’autres régimes (cf Hitler ou Franco) mais l’origine du terme est claire : le « fasco » – faisceau en français –  des milices de Mussolini a donné le mot « fascimo ».

Pendant ce 1er chapitre consacré au fascisme, nous allons tenter de comprendre l’apparition du fascisme en Europe en remontant le temps jusqu’à la première guerre mondiale, matrice de mille maux. À la lecture du très instructif Atlas de la 1ère guerre mondiale de C. CLAVEL, le rôle de l’Italie pendant le conflit m’a largement intrigué. Neutres en 1914, les Italiens ne s’engagent avec l’Entente qu’avec des regards appuyés vers les « Terres irrédentes » qu’ils convoitent. Leur présence dans le camp des vainqueurs à la fin du conflit apparaît donc quelque peu miraculeuse et pourtant : l’Italie finit dans le cercle très fermé des quatre grands vainqueurs de la guerre avec son voisin français, les Britanniques et les États-Unis.

Orlando présent au traité de Versailles 1919
Vittorio Emmanuel ORLANDO est devenu président du conseil des ministres italien après trois ans de guerre (29 octobre 1917). Il fut l'un des quatre "grands hommes" lors des négociations du traité de Versailles en 1919.

Fait très surprenant, c’est dans un pays vainqueur que va naître le fascisme, et ce dès 1919.