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Comment un pays rentre dans le Moyen Âge, l’exemple du Japon

Comment un pays rentre dans le Moyen Âge : l’exemple japonais


Par J. Desjardins


Préambule :


« Les Japonais sont comme nous, sauf qu’ils ne connaissent pas Dieu ». C’est ainsi que se concluait le rapport d’Alexandre Valignano, jésuite envoyé en mission au Japon (1) Le missionnaire décrivait le Japon comme « un monde à l’envers » ; les Japonais avaient certes des coutumes barbares, comme le fait de compter les têtes des ennemis vaincus, mais leur organisation sociale ressemblait à s’y méprendre à celle de l’Occident. Des liens de vassalité unissaient les guerriers à leurs seigneurs, qui vivaient dans des manoirs fortifiés. 

Les Européens sont dans un terrain qui leur semble plus familier que la Chine, ou les civilisations découvertes en Amérique. Il ne faut pas être naïf cependant, si Alexandre Valignano insiste sur cette ressemblance, c’est aussi parce qu’il veut convaincre le pape d’envoyer des missions afin de convertir ce pays, entreprise qu’on lui assure facile du fait de la proximité culturelle du Japon.

Là où c’est intéressant, c’est que l’expression de Valignano « monde à l’envers » existe aussi en japonais. Elle est cependant bien plus négative et fait référence à une période où les liens hiérarchiques sont complètement bouleversés, le paysan se révolte, le vassal n’obéit plus à son seigneur, la légitimité de l’ordre confucéen semble être remise en question.

Difficile de ne pas voir derrière ces descriptions laissées par les contemporains une forme d’anarchie féodale, comme ce qu’a pu connaître l’Europe en l’an mil, selon l’historiographie traditionnelle. Comment en est-on arrivé à cette situation ?


Un peu de chronologie 




« Pays de traditions millénaires », « Entre modernité et tradition ». Les reportages sur le Japon ne manquent pas, et ils insistent très souvent sur l’aspect traditionnel du Japon, celui qui fait sans doute davantage voyager que les grandes villes modernes.



Pourtant, le Japon ne rentre dans l’histoire proprement dite que très tardivement. Il faut attendre le VIème siècle pour qu’on puisse voir émerger un véritable État japonais. Comparé à ses voisins coréens et chinois, c’est très tardif. L’archipel est d’ailleurs traité avec un certain mépris dans les sources chinoises, connu comme étant le « Pays des Wa (nains) »(2).


Un coup d’État mené par l’héritier impérial en 645 transforme singulièrement l’équilibre des forces. Une série de réformes est mise en place, qui vise à s’inspirer du modèle chinois de la dynastie Tang, et par conséquent contribue à renforcer la puissance de l’État central et de la dynastie impériale (3).


Cela se traduit par une forte sinisation du Japon, qui adopte énormément de codes culturelles issus de Chine, ses pratiques religieuses et son alphabet. Plus important encore, les terres privées, celles appartenant à la haute aristocratie, sont déclarées publiques. On assiste à une forme de « nationalisation » des terres agricoles. 



On est alors rentré dans ce qu’on qualifie traditionnellement d’antiquité japonaise (4). À travers cette dernière, l’archipel atteint un degré de raffinement inconnu auparavant. La métallurgie a clairement progressé (comme en témoigne l’apparition des premières monnaies métalliques) l’architecture également. L’État met en place des projets hydrauliques pour faciliter les défrichements.



C’est surtout la production littéraire qui semble marquer l’époque. Le Dit du Genji en est le chef d’œuvre le plus représentatif. Écrit par une dame de la cour (5), il donne un aperçu fascinant de ses us et coutumes, de l’étiquette de cette dernière, mais aussi des rivalités profondes entre les différents courtisans. S’il y a une comparaison à faire avec l’Occident, ce serait davantage avec le phénomène de curialisation des aristocraties européennes à l’époque de Louis XIV.

Illustration du Dit du Genji, onzième siècle
Rouleaux illustrant le « Dit du Genji », datant du XIe siècle et actuellement conservés au musée Tokugawa (Nagoya). On y suit les frasques du prince Genji, personnage volage aux multiples conquêtes et infidélités. 

La fin d’une époque


Il ne faut cependant pas se faire d’illusions en regardant la société par ses élites. La paysannerie japonaise vit, elle, dans des conditions très difficiles. Dans un système qui se veut rationnel, les paysans se voient confier des « champs publics ». Les rizières des personnes décédées sont reprises par l’État et redistribuées à nouveau. Si le système fonctionne sur le papier et permet de distribuer à chaque paysan de quoi subsister, les lourdes taxes et corvées exigées rendent la paysannerie misérable. L’État assiste impuissant à une perte de ses rentrées fiscales à mesure que les paysans abandonnent leurs terres. Ces fuyards se placent alors sous la protection de puissants aristocrates, ou de temples bouddhistes et en forment une clientèle privée. 

L’État décide de prendre des mesures en autorisant la constitution de domaines privés (shoên) à travers une loi de 743. Il est ainsi possible d’acquérir la propriété d’une rizière nouvellement mise en culture (6). Cette mesure visait à faire face à l’accroissement démographique et à faire revenir les paysans sur les friches laissées à l’abandon. L’État place cependant des limites sur les superficies de ces nouvelles terres en fonction de la place hiérarchique des individus. Un membre de la famille impérial aura bien sûr un domaine plus important qu’un simple paysan. 

La riziculture demandant une forte main d’œuvre, une famille modeste ne peut se lancer dans l’entreprise de défrichement. Les paysans se font donc surtout engager par des temples et des grands aristocrates qui gagnent en puissance. 

La hiérarchie devient alors très complexe, car les notables locaux jouent avec les rouages de l’administration afin d’augmenter la taille de leurs domaines. Une tactique fréquente consiste à offrir ses terres à un temple ou à un aristocrate loin de la cour. Quoi qu’il en soit, une catégorie prend de l’importance, c’est celle gouverneur. 

Si beaucoup d’aristocrates participent à la vie de cour à Kyoto à travers des banquets et des concours de poésie, leur base économique reste la terre. Ainsi, certains aristocrates investissent dans cette dernière en devenant gouverneurs de provinces. Ils nouent des liens avec les élites locales, s’arrangent pour conserver la charge de gouverneur quand celle-ci devait être temporaire et obtiennent des immunités sur leurs nouvelles terres. Le domaine qu’on leur a confié ressemble donc de plus en plus à une seigneurie. 

Le clan des Minamoto, issu d’une branche cadette du clan impérial, a suivi cette voie en s’installant dans le Kantô. Le brigandage et les populations mal intégrées au nord du Japon poussent la société à se militariser. Le clan Minamoto jouit d’ailleurs d’un grand prestige du fait des guerres qu’il a menées dans le nord du Japon, bien que ces dernières ne lui aient amené aucun résultat direct. 

Si nous faisons le point sur la situation, on se retrouve avec un État dont l’influence se réduit dans les provinces au profit d’aristocrates qui développent avec des élites locales de plus en plus militarisées, des réseaux d’alliances. Le recul historique nous permet de deviner plus ou moins la suite des événements, mais le récit présente ses particularités. 

L’installation du Shogunat 


On oublierait presque qu’un empereur continue de régner sur le Japon, et c’est normal. Le clan impérial était alors maintenu sous le contrôle de la famille Fujiwara. Afin de s’extirper de cette domination, les empereurs trouvent une solution paradoxale à première vue : l’abdication. 

En se retirant officiellement de la vie politique pour se faire moine, l’empereur retiré est libre de se constituer une cour parallèle : de là, il sape les bases du pouvoir des Fujiwara. Ce système amène cependant ses propres contradictions en favorisant les luttes de successions entre l’empereur et l’empereur retiré.

Pour s’imposer, les différentes factions font appel aux chefs guerriers, ce qui avec le recul pourrait s’assimiler à laisser rentrer le loup dans la bergerie. Si dans un premier temps les chefs guerriers étaient les outils des aristocrates au sein de complots, ils développent vite leurs propres desseins politiques. Au terme de plusieurs luttes sanglantes (7), un clan fini par s’imposer : les Minamoto. 

Leur chef Yoritomo Minamoto se comporte alors comme un souverain indépendant. Depuis sa capitale à Kamakura, il nomme ses propres hommes, dans la plus grande illégalité, à des postes de gouverneurs. Le Japon se trouve scindé en deux avec à l’est dans le Kantô et le Tôhoku ce qui s’apparente de plus en plus à une nouvelle monarchie. 

Un équilibre est cependant conclu en 1183 lorsque dans un édit l’empereur confère à Minamoto la charge de percevoir à l’est les redevances. Cela revient à admettre que la cour en a perdu le contrôle effectif, mais cela place également Minatomo dans l’orbite de l’empereur qui lui confère une légitimité recherchée. Il obtient alors le titre de Shôgun, signifiant « général victorieux des barbares », un titre pompeux parmi d’autres, mais qui sera celui que retiendra la postérité.

Yoritomo Minamoto, le premier shôgun au douzième siècle, mort après une chute de cheval
Yoritomo Minamoto fut le premier shôgun. Décédé après une chute de cheval c’est sa femme et son beau-père qui prennent le contrôle du shogunat à travers le titre de régent.

C’est sans doute ce qui caractérisera le plus ce premier Moyen Âge japonais. Loin d’être une période d’anarchie, un équilibre des pouvoirs s’opère entre les aristocrates de Kyoto et les guerriers de Kamakura, bien que, on s’en doute, le basculement se fera du côté de Kamakura.

Les Minamoto, en position de force, en ont profité pour obtenir de pouvoir nommer leurs hommes liges dans des postes de l’administration publique. Ce sont les shugo (gouverneur militaire de provinces) et les jitô (qui s’apparentent davantage à des intendants militaires). 

Ces hommes dépendants de Kamakura partagent leurs pouvoirs avec les gouverneurs toujours nommés par la cour, reflétant bien à l’échelle de la province la situation globale du pays scindé en deux. Ces nouvelles charges sont au premier abord bien accueillies par la noblesse. Elles sont alors surtout des fonctions de police et doivent pacifier les provinces. Très vite, les jitô prennent de plus en plus de pouvoir, lèvent les impôts, organisent les corvées et deviennent les véritables seigneurs des domaines(8). 

Ce qui brise l’équilibre précaire établi par le shogunat de Kamakura sera paradoxalement une grande victoire. En 1274 et 1281 deux invasions mongoles sont repoussées. Ces derniers avaient auparavant conquis la Chine et la Corée et mis à contribution leurs populations dans la construction des navires. On attribue souvent la défaite des Mongols aux tempêtes qui ont détruit leur flotte (9), mais le shôgunat en se lançant dans un vaste projet de fortification des côtes, en mobilisant un grand nombre de ses guerriers n’a pas été inactif. 

La victoire semble confirmer l’harmonie qui règne entre la cour, ayant prié les dieux, et le shôgunat ayant défendu le pays. Mais cette victoire est aussi porteuse de nombreuses contradictions. La guerre a forcé de nombreux samurais à s’endetter afin de défendre leurs rangs, sauf qu’à l’inverse des conflits précédents entre différents clans, il s’agissait ici de repousser une invasion.

Il est impossible de récupérer et de redistribuer aux vassaux les terres des ennemis vaincus. Beaucoup de guerriers modestes vendent ainsi leurs charges aux usuriers, moines, auprès desquels ils ont contracté des dettes, ce qui est une rupture du lien vassalique. 

Tout cela pousse le Shôgunat à promulguer un édit de « gouvernement par la vertu » (Tokusei Rei) forçant, sans contrepartie, la restitution des terres vendues aux vassaux. Une telle loi ne pouvait que créer des divisions et des colères. De la part de ceux qui ont été lésés en ayant acheté ces terres et sont forcés de les rendre bien sûr, mais également de tous ceux qui sont exclus de cette loi qui ne concerne que les vassaux de shôgun. 

Tout ceci contribue à faire monter les colères et les déceptions ce qu’a su capter un acteur qu’on n’attendait plus vraiment maintenant : l’empereur. Ce dernier, toujours à Kyoto, tire profit de la situation et appelle les guerriers à se rebeller contre le régime de Kamakura.

Les guerriers mécontents ayant maintenant l’approbation de l’empereur, changent effectivement de camp. La ville de Kamakura est alors prise d’assaut et capturée. C’est la fin du shôgunat de Kamakura. 

Le monde à l’envers 


La restauration impériale dure cependant peu de temps. Le retour au pouvoir de l’empereur n’a pu se faire qu’à travers le soutien apporté par les guerriers qui attendent d’être récompensés. Voyant que cela n’arrive pas, Ashikaga Takauji (10) et ses guerriers s’emparent de Kyoto. Il installe au pouvoir un nouvel empereur qui lui accorde le titre de shôgun. 

Ce nouveau shôgunat, basé à Kyoto, repose sur des fondements beaucoup plus fragiles que le précédent. Les différents clans se sont renforcés et le shôgun doit jouer de leurs rivalités afin de conserver ce pouvoir. C’est ce que les premiers shôguns parviennent à faire. L’équilibre précaire est cependant rompu quand en 1441 le shôgun est trahi et assassiné par un de ses vassaux. Le pouvoir central connait alors un net déclin quand dans le même temps les vassaux se transforment en princes territoriaux. 

Le Kinkaku-ji est un trésor national du Japon depuis 1897
Avant d’être une période d’instabilité, le règne des premiers shoguns Ashikaga se traduisit par un fort développement intellectuel lié à l’influence du bouddhisme zen. Ci-dessus, le Kinkaku-ji, construit sous le shogun Ashikaga Yoshimitsu. 

Mais l’agitation ne vient pas seulement des vassaux. Les classes populaires deviennent difficilement gérables pour le pouvoir. Profitant de l’assassinat du shôgun, les paysans de la région (Kinai) s’assemblent en ligue, se jurant entraide jusqu’à l’objectif visé accompli (Ikki). Ils atteignent alors Kyoto et demandent l’abolition des dettes. Ces ligues sont bien encadrées par des petits samuraïs qui sont à la tête de ces mouvements. 

Les forces du shôgun sont bousculées. Les grands vassaux ne pouvant tirer un quelconque profit dans la guerre avec des classes inférieures ne bougent pas et le pouvoir accède aux demandes des paysans. Cela contribue grandement à la perte du prestige du pouvoir shôgunal mais montre aussi aux paysans qu’ils peuvent l’emporter en s’opposant directement au régime. 

Dès lors les révoltes paysannes vont se multiplier dans l’archipel. La religion leur donne parfois un cadre idéologique millénariste et un encadrement qui leur manquait. C’est ce qui se passe dans la province de Kaga. Un prêtre bouddhiste du nom de Rennyo veut porter la foi aux classes les plus pauvres. Pour cela, il entend la rendre accessible à tout le monde et va fonder une Église à partir de l’organisation du village. Par la suite, le « royaume paysan » de Rennyo se transforme en seigneurie dominée par une aristocratie religieuse.

Du côté des seigneurs, la situation est aussi complexe. Le pouvoir central s’étant effondré, on assiste à l’émergence de véritables seigneurs de guerre qui se sont taillé de véritables principautés. Leurs origines sont variables, certains sont d’anciens gouverneurs, vassaux du shôgun (les shugo) qui ont profité du désordre pour prendre leur indépendance et agrandir leur territoire(11). D’autres sont d’anciens prévôts qui géraient le domaine pour le shugo parti guerroyer et qui, à la longue, usurpent ses prérogatives (12). 

Enfin, une dernière catégorie est faite d’hommes de basse extraction qui par leur charisme, leur talent militaire vont réussir à construire des principautés puissantes (13). Ils représentent parfaitement cette notion de « monde à l’envers » dans lequel des membres des classes sociales inférieures connaissent une ascension fulgurante et renversent celles qui leur sont théoriquement supérieures. 

Ces seigneurs de guerre, à l’inverse de ce qui pouvait se passer à l’époque de Kamakura, ne sont les vassaux de personne, ils ne tiennent pas leurs charges du shôgun puisque c’est souvent de manière parfaitement illégale qu’ils se sont imposés. L’archipel est donc divisé en une multitude de principautés rivales qui se comportent de fait comme des États indépendants. Les missionnaires jésuites découvrant le Japon ne s’y sont pas trompés et désignaient ces seigneurs de guerre par le titre de « roi ».

L'armée de Nobunaga est équipée d'arquebuses, sur le modèle des arquebuses portugaises
Les succès de Nobunaga tiennent aussi en partie à l’introduction des armes à feu dans l’archipel. Ce sont des arquebuses portugaises qui atteignent tout d’abord l’île de Kyushu. Très vite, elles sont démontées et reproduites massivement par les Japonais. 

Cette période d’instabilité prend fin quand un de ces seigneurs de guerre, Oda Nobunaga, capture Kyoto et dispose alors du soutien de l’empereur et du shôgun. Écrasant peu à peu ses rivaux, Nobunaga était presque parvenu à unifier l’archipel, mais est trahi par un de ses vassaux et forcé de se suicider (14). 

Cela n’empêche pourtant pas ses successeurs de réaliser son but. En 1603, Ieyasu Tokugawa, un général de Nobunaga reçoit le titre de shôgun et dirige le Japon depuis sa capitale : Edo (l’actuelle Tokyo). Le pays ayant été bouleversé par ces temps de guerre, les Tokugawa entendent bien fixer durablement les hiérarchies sociales et établir un contrôle bien plus strict de la vassalité. Les samouraïs, sans guerres dans lesquelles combattre, se transforment progressivement en administrateurs et bureaucrates au sein d’un État qui se veut de plus en plus moderne.

Conclusion :


Repassons donc en revue cette brève introduction à l’histoire japonaise. Après l’établissement d’un État basé sur les codes chinois, le Japon a vu émerger une classe de guerriers qui tout en prenant de l’importance ne rompt cependant pas avec la cour impériale. Par la suite, ce sont les échelons plus bas de la féodalité dans les provinces éloignées qui prennent leur autonomie, ce qui entraîne cet émiettement féodal jusqu’à ce qu’un de ces grands seigneurs s’imposent par rapport aux autres.

Le lecteur attentif n’aura pas manqué de noter que certaines de ces situations sont très similaires à celles connues en Occident. Là aussi, des fonctionnaires ont transformé leurs charges en titres héréditaires (les comtes). Là aussi les paysans se sont regroupés dans des villages. Là aussi les monastères jouissent d’une grande influence politique et économique.

On ne peut qu’être surpris par de telles similitudes, et pourtant, on en oublierait que les différences sont également flagrantes. Tout d’abord, l’existence de l’empereur et d’une cour impériale, un peu comme si les chefs barbares avaient accepté que puisse subsister à Rome un empereur romain à condition que ce dernier se cantonne à respecter les rites religieux.

Différence de taille, le bouddhisme n’a pas eu la même emprise qu’a pu avoir l’Église catholique sur la société. On est bien face à une civilisation qui ne pense pas dans les mêmes termes moraux et dont les implications théologiques sont radicalement différentes. Enfin, là où le Moyen-Âge européen connait des situations très diverses, la féodalité l’ayant pénétré à des degrés très divers en fonction de lieux et des époques, l’histoire japonaise s’apparente davantage à une lente décomposition du pouvoir central étalée sur plusieurs siècles.

Pourtant, les Européens ont très vite été fascinés par cette proximité. Elle fut analysée sous tous les angles, donnant lieu à des interprétations plus ou moins heureuses. Pour les marxistes, la rapide industrialisation du Japon corroboraient les thèses de Marx. La féodalité était alors vue comme l’étape essentielle dans le sens de l’histoire avant l’industrialisation et la révolte prolétarienne.

Plus intéressant, ce sont aussi les Japonais qui ont mis en scène leur histoire. Au XIXème siècle, le Japon s’étant industrialisé cherchait à montrer qu’il n’avait rien à voir avec ses voisins coréens et chinois (15). La féodalité servait alors à justifier l’exceptionnalité japonaise et sa place parmi les puissances coloniales. Finalement, le Japon n’était qu’un pays occidental qui s’ignorait.

Plus que la comparaison entre deux civilisations, qui se révèle fatalement incomplète et vaine, c’est peut-être l’utilisation politique de l’histoire qui nous en apprend davantage.

Notes : 


(1) : Pierre-François Souyri, « Le temps des samouraïs », L’Histoire, numéro 333, juillet-août 2008.

(2) : Ce n’est que plus tard que le Japon adopte comme nom officiel celui de 日本 (Nihon/Nippon) formé de deux kanji : 日le soleil et 本, dans ce contexte, origine. D’où l’appellation « pays du soleil levant » en français. Si l’impératrice chinoise Wu Zeitan accepta le nouveau nom du Japon, il était en revanche inacceptable de reconnaître le titre d’empereur (tennô) au souverain japonais.

(3) : Réformes connues sous le nom de « réformes Taika ». 

(4) : Les époques Nara et Heian. Par souci de synthèse, nous ne les traiterons pas dans le détail.

(5) Murasaki Shikibu, dont il nous reste également son journal, source importante pour saisir ce microcosme qu’était la cour impérial à l’époque Heian.

(6) : Pierre-François Souyri, Nouvelle histoire du Japon, Perrin, 2010, page 157.

(7) : Relatées dans un autre chef d’œuvre de la littérature japonaise, le Heike Monogatari.

(8) : Pierre-François Souyri, Histoire du Japon médiéval, Perrin, collection tempus, 2013, page 110.

(9) : Que les contemporains, les interprétant comme un signe d’une protection divine, nommèrent Kamikaze (神風 kanji de « Dieux » et de «Vents »). 

(10) : La famille Ashikaga est elle-même une branche cadette du clan Minamoto, ce qui n’empêcha pas Ashikaga Takauji de jouer un rôle décisif dans la destruction de Kamakura.

(11) : C’est par exemple le cas du clan des Takeda, issu d’une vieille famille vassale des Minamoto.

(12) : C’est le cas du clan Oda qui élimine le clan Shiba dont il était le vassal.

(13) : C’est le cas de Hojo Sôun ou Saitô Dôsan, des hommes aux origines assez obscures qui deviennent de puissants seigneurs au cours de la période. 

(14) : Evénement connu sous le nom d’incident du Honnô-ji, temple où le suicide a été réalisé.

(15) : La Corée a connu un régime semblable et contemporain à celui de Kamakura, mais ce dernier n’a pas duré dans le temps. Voir Samuel Guex, Au pays du matin calme, nouvelle histoire de la Corée, Flammarion, 2016, pages 117-122

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