Aux sources de la métaphysique (4/4) : Aristote

Aux sources de la métaphysique (4/4) : Aristote 


En tranchant le nœud gordien de la discorde Héraclite/Parménide, Platon fit faire à la philosophie un bond de géant. Le dualisme platonicien avait réponse à tout et permettait d’unifier tout un système de pensée logique. Mais, cependant qu’il sautait entre les cimes, un autre nœud se nouait à son insu.

Quel lien en effet lie le monde sensible, toujours changeant, au monde des Idées, immuable, dont il est issu ? Si je vois que tout change autour de moi « physiquement » et que malgré tout je sais qu’il est nécessaire qu’il y ait de l’immobile abstrait, comment puis-je articuler ces deux nécessités autrement qu’en dédoublant (finalement assez grossièrement) les choses ?

Voilà que survient Aristote, élève de Platon et ouvrier final de la métaphysique occidentale. Celui qu'on appelait parfois le Stagirite (de Stagire, ville de Thrace) va polir la théorie de son maître, la rendre plus congruente avec la logique. Voici comment il va s’y prendre. 


Aristote dans L'École d'Athènes de Raphaël
Source Aristote ramène la paix dans le game dans le plus grand des calmes.




Si Platon pose l’eidos (l’Idée) en principe premier des choses, alors nécessairement, ce principe, en tant qu’il est « purement idéal », est absolument extérieur à la chose. L’Idée d’un arbre abstrait, le plan de celui-ci, plane dans l’éther des idées sans que l’on comprenne ce qui le relie à tel arbre en particulier. 

Aristote, lui pose l’ousia (c’est-à-dire la « substance ») comme étant un principe déterminant interne. Ce principe n’est pas l’Idée de la chose, mais le « ce que c’est sous l’apparence » [1], ce que la chose « cache » en son cœur, sa nature véritable. Cette substance, si elle renvoie finalement elle aussi à l’idée d’une « chose en soi », place le principe déterminant de cette chose à l’intérieur de celle-ci et non à l’extérieur. 

Aristote et la chose en soi
Aristote aurait surement adoré écrire en Brainfuck, cet enfoiré.

Voici le problème digéré plusieurs fois :

Pour Platon le « ce que c’est » était la Forme, c’est-à-dire le plan de la chose.


Pour Aristote, le « ce que c’est » est « la forme par laquelle la matière est quelque chose » [2] Ainsi, la forme est intime avec la matière, contrairement à Platon.


De telle sorte que : 

Idée et forme par Platon et Aristote
Source : à l'extérieur, à l'intérieur


Quelles conséquences ?

Pour Platon, puisque l’Idée préexiste, en tant que plan, à la chose, il faut admettre également que la puissance existe avant la mise en acte : dans le Timée, le Démiurge élabore un plan, qui est une mise en puissance, avant de le mettre en acte (création du monde physique) [3].

Mais si au contraire, la substance, le « ce que c’est », est dans la chose et non dans une idée abstraite, alors il faut nécessairement admettre que tout est en acte avant d’être en puissance, c’est-à-dire que la chose est, existe, avant d’être une idée.

Lorsque je veux construire quelque chose, disons un coffret en bois, j’ai l’impression que les choses sont en puissance avant d’être en acte, car je fais le plan du coffret dans ma tête avant de le produire physiquement. Toutefois, j’oublie alors qu’avant de faire le plan de ce coffret, il me faut bien admettre d’abord le coffret, que je considère le coffret comme la cause finale de mon ouvrage, c’est-à-dire l’objectif vers lequel je vais me déployer. Tel que : 

L'être en puissance selon Aristote, exemple

Aristote dit encore : « Il est impossible d’être bâtisseur si on n’a rien bâti ni citharède si on n’a pas joué de la cithare. En effet, on apprend à jouer de la cithare en jouant de la cithare, de même pour les autres apprentissages » [4].

Imaginons que je veuille apprendre à jouer de la cithare. À partir de quel moment pourrais-je me réclamer citharède ? Si j’apprends la théorie du jeu de cithare, je suis citharède dirait Platon. Pour Aristote, il n’en est rien : je sais jouer de la cithare seulement à force de jouer de la cithare, de pratiquer, par exemple en imitant d’autres citharèdes. Au bout d’un moment, je peux me réclamer moi-même citharède, c’est-à-dire que je le suis effectivement en acte, en jouant correctement au moment où je parle.

Et puisque je joue correctement, lorsque je m’arrête de jouer et qu’il me prend l’envie de rejouer à nouveau, alors j’ai la puissance de le faire. Ce n’est donc seulement à partir d’un moment (« ca y est, je joue correctement de la cithare ») que je peux prétendre détenir la puissance d’être citharède (« je suis capable de rejouer de la cithare »). 

Telle chose est, et par ce fait d’être, elle permet de produire l’idée d’elle-même, mais elle donne aussi rétrospectivement l’illusion qu’elle fut en puissance avant d’être en acte. La puissance n’est ainsi qu’une possibilité qui ne peut exister avant l’acte que virtuellement et non effectivement. Or, puisque la substance des choses est à chercher dans ce qui existe déjà, la substance ne concerne que les choses en acte et non en puissance.

Pourquoi un tel détour dans ces marécages ?

Si tout commence par être en acte avant d’être en puissance, alors l’idée d’un dieu créateur (le Démiurge de Platon) devient un concept inopérant. La substance première, si elle existe, ne peut être qu’en acte et non en puissance.

Puisqu’il est nécessaire de trouver un dénominateur commun premier à tout (c’est le mouvement logique de la science [5]) et qu’il ne peut être dans le Démiurge construisant sur plan, où chercher un tel objet ? 


En effet, si l’on admet, avec Aristote, que toute chose est en acte avant d’être en puissance, il nous faut bien certes admettre que les choses commencent à être à un certain moment, ou, dit autrement, qu’elles naissent.

Mais, si une chose, disons A, ne naît pas de la puissance du Démiurge, il faudrait alors qu’elles proviennent d’une chose déjà en acte, la chose B. Mais cette chose B, d’où provient-elle si ce n’est de la chose en acte C ? Afin d’éviter une régression à l’infini, il nous alors admettre une origine actualisée à cette série, disons la chose en acte X, qui serait cause d’elle-même, éternelle et immobile.

Les dominos illustrent la notion de cause selon Aristote
 
Cette substance première, ce « Dieu » est un Acte pur (car si l’être premier était Puissance pure, il aurait besoin d’une cause pour passer à l’acte) éternel (car s’il ne l’est pas, alors il ne pourrait être un Acte pur, mais retournerait à l’état de puissance) et immobile (car il est cause de lui-même, donc soumis à aucune corruption) qui permet d’entraîner l’actualisation de toute chose. 

C’est le « premier moteur » : « Tout changement est changement de quelque chose, par l’action de quelque chose ; par l’action de quoi, c’est le premier moteur ; de quoi, c’est la matière ; en quoi, c’est la forme » [6].  

Ainsi, d’un point de vue aristotélicien, Dieu est un être métaphysique considéré comme un Acte pur quand d’un point de vue platonicien, il doit être Puissance pure. Voilà ce qui servira de matière à toute la scolastique du Moyen Âge qui, allant de l’un à l’autre, solidifiera jusqu’à nos jours l’ensemble de la métaphysique avec laquelle nous sommes familiarisés.

Voilà, nous sommes arrivés, enfin. 


Notes :
[1] Aristote, Métaphysique, Flammarion, Paris, 2008, Livre Z.
[2] Ibid., Livre Z.
[3] Platon, Timée, Critias, Flammarion, Paris, 2017, p. 118.
[4] Aristote, op. cit., Livre Θ.
[5] Ibid., Livre K. ; Par ailleurs, toute cette thèse est abordée longuement par Aristote dans la Physique.
[6] Ibid., Livre λ.

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