Haïku, règles et exemples

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Haïku, règles et exemples

Comment écrire des haïkus, d'après Bashô


Le haïku est à l'origine une forme poétique calligraphiée japonaise. On le trouve aussi mentionné sous la forme haïkaï ou la forme plus ancienne hokku.

Si le nom même de haïku est dû depuis la fin du XIXème siècle au poète Shiki ("Petit Coucou"), fils de samouraï, c'est le moine errant Matsuo Bashō ("le bananier"), vivant au XVIIème siècle, qui est considéré comme le premier grand maître du genre. Lui-même s'appuyait sur une tradition d'écriture japonaise médiévale comique (dite haïkaï-renga).

Citons tout de suite l'un des haïkus les plus célèbres de Bashō :
Ah ! le vieil étang !
Et quand une grenouille plonge,
Le bruit que fait l'eau !

Le haïku était autrefois un poème calligraphié... il est maintenant parfois illustré.
Détail d'une illustration du haïku précédent, extraite de Matsuo Bashô et ses disciples, Haïkaï.

Introduit en Occident et en particulier en France au XIXème siècle, le haïku a été adapté sous la forme d'un groupe de trois vers composé chacun d'un nombre défini de syllabes : 5, 7, 5. C'est le modèle de construction communément appliqué par les Français, bien que les traductions du japonais ne s'y prêtent pas forcément.
Comme toute forme poétique stricte et ancienne, le haïku a fait l'objet de diverses modernisations et appropriations qui en relativisé les règles ; un usage ludique du haïku n'est pas rare, au Japon et ailleurs.
J'ajouterai que c'est par le biais de la pratique collective #1mot1haïku sur twitter, initiée par Floriane @Faustruy que mon intérêt tout personnel pour le genre a été ravivé.

Rappelons cependant quelques principes.

Nota bene : les exemples de haïkus traduits sont extraits de l'anthologie Matsuo Bashô et ses disciples, Haïkaï, traduction de Kuni Matsuo et Émile Steinilber-Oberlin (1936, édition électronique par ebooks libres et gratuits).

Grands principes


D'une façon générale, l'auteur de haïkus, haijin ou haïkiste est supposé éviter les évocations trop vagues ou abstraites, les métaphores qui renvoient à la tradition occidentale, les expressions figées : un des enjeux majeurs est de saisir la particularité d'un instant, dans toute son évidence, comme une révélation.

Il faut tendre à la simplicité et au concret. Le présent est ainsi le temps privilégié, ainsi que l'effet de surprise.

Le haïku suit traditionnellement des règles strictes, que ce soit formellement ou thématiquement (les haïkus donnés en exemple sont de Bashō) :

- il rapproche et oppose deux images, deux idées : cela implique une sorte d'ellipse, d'omission, indépendamment de la continuité de la phrase et de la grammaire (on pourra alors parler d'anacoluthe). Cette rupture (kiru) permet une interprétation plus libre de la part du lecteur ;
La cigale.
Rien ne révèle dans son chant
Qu'elle doive bientôt mourir.

- en japonais, il doit comporter une césure (kireji), mais il n'existe pas d'équivalent précis en français. Il s'agirait donc encore une fois de rendre perceptible au lecteur l'impression de rupture, d'association d'idée d'un ver à l'autre ; les traductions le marquent par exemple par un tiret ou des points de suspension ;
Est-ce d'amour
que la chatte gémit ?...
ou parce que son riz a été mêlé d'orge ?

- il doit évoquer une saison :  s'il ne fait pas référence à une saison ou à un moment particulier, le poème sera désigné sous le nom de muki ou haïku libre. Un seul mot renvoyant à la saison est attendu, le lexique des saisons (kigo) étant répertorié au Japon dans des saijiki, disons des dictionnaires, qui proposent donc une liste étendue mais limitée des termes possibles ;
Jour d'automne.
Vent mort.
Bouteille vide.
Bashô est honoré au Japon, où il est représenté par exemple sous forme de statue.
Statue de Bashô à Yamadera, image sous CC BY 2.0 de Miltos Gikas.

L'éternel et l'éphémère


René Sieffert, japonologue français, a traduit des haïkus et des témoignages de différents poètes, notamment dans Le haïkaï selon Bashô : Propos recueillis par ses disciples (POF, 1985, cité par Philippe Costa) dans lequel on trouve un condensé de principes d'écriture :
Le Maître dit : "Les caprices du ciel sont la semence de l'art." Les choses immobiles sont l'image de l'invariant. Les choses qui se meuvent sont changeantes. Si on ne les fixe à un moment donné, on ne pourrait les arrêter. Les arrêter c'est les fixer par la vue ou par l'ouïe. Des fleurs qui volent au vent, des feuilles qui tombent, si l'on n'arrive à fixer en plein mouvement, par la vue et par l'ouïe, leur éparpillement, une fois réduites à l'immobilité, leur vie même aura disparu sans laisser de trace. Voici d'autres paroles encore du Maître à propos de la composition : "La lumière qui se dégage des choses, il faut la fixer dans les mots avant qu'elle ne se soit éteinte dans l'esprit." Et aussi : "Une impression, a-t-on dit, doit être du même mouvement traduite dans un verset. Autant de préceptes qui signifient qu'il faut pénétrer l'objet, le saisir et en définir les formes avant qu'elles ne se soit altérées. En matière de composition, on distingue le devenir et le faire. Si l'on s'évertue à être sans cesse à l'affût des choses, les impressions qu'elles suscitent deviennent des versets. Celui par contre qui néglige cet effort incessant, faute de ce devenir, n'a d'autre ressource que le faire.
Immobilité et invariant, opposés au mouvement et au changement : cela correspond aux concepts de fueki (immuable, éternel) et ryûkô (éphémère, changeant), qui doivent traditionnellement se superposer dans le haïku
Pour proposer une comparaison grossière et renvoyer à l'origine visuelle du haïku, le poème serait ici l'équivalent d'une photographie, voire d'une photographie retouchée, dans la mesure où elle se concentrerait sur les éléments précis dont on veut garder la mémoire.
En somme : lier harmonieusement des choses en apparence contradictoires.


Bashô est l'objet d'un manga de Naho Mizuki publié en 2017 en France
En 1680, Matsuo Munefusa s'installa dans un ermitage où ses disciples lui offrirent un bananier, dont il s'appropria le nom pour devenir Bashô. Extrait du manga Matsuo Bashô, le maître du haïku par Naho Mizuki, éditions Hozhoni, 2017.

L'école de Bashō


L'influence de Bashō et ses disciples est demeurée profonde, y compris par ce qu'elle a impliqué de liberté par rapport aux règles mêmes du haïku. Or le maître Bashō ne semble pas avoir été des plus à cheval sur le détail des règles traditionnelles... quitte à établir sa propre tradition.
Citons sur ce sujet le traducteur japonais Kuni Matsuo :

L'école de Bashô suivait avant tout les conceptions de sabi, shiori et hosomi, mots qui expriment des sentiments japonais si subtils, qu'il est difficile de donner en les traduisant toutes les nuances qu'ils comportent. Sabi, littéralement "sobriété", est l'état d'esprit délicat du poète haïjin, qui recherche la quiétdue et le calme, entendus dans un sens très philosophique. Le sujet éclatant, lumineux et gai du haïkaï n'est pas un obstacle à cet état d'esprit ; l'essentiel est l'attitude philosophique du poète, qui peut apprécier la beauté de la simplicité naturelle, née de l'expérience de la vie humaine. Shiori qui implique dans son essence la valeur du sabi, est l'expression harmonieuse d'ensemble qui provient du haïkaï. Quant à hosomi, c'est la subtilité raffinée de la pensée du poète arrivé à cet état d'esprit plein de finesse et de quiétude. Du point de vue de la technique littéraire, l'École de Bashô chercha à se dégager le plus possible du formalisme classique et des règles étroites. Par exemple, elle ne donna pas grande importance aux kiréji, mots de ponctuation ou finales, si caractéristiques du haïkaï. Bashô respecta plutôt l'esprit que les règles routinières, de même que ses disciples ; il permit de ne pas employer le fushi-mono, vocabulaire particulier, à l'usage du haïkaï, et se donna directement aux idées plutôt qu'aux jeux de mots.

Soit : ne soyons pas plus royalistes que le roi, et gageons que l'idéal de Basho n'est pas si éloigné de la formule bien connue de Boileau (lui-même très strict sur les questions de forme, certes !) dans le chant I de son Art poétique :
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Exemples d'haïkus de Bashō (1644-1694)

Un éclair.
Dans l'ombre
vibre le cri du héron.
Le vent d'hiver souffle.
Les yeux des chats
clignotent.
Mon ombre recroquevillée
sur mon cheval
a l'air d'être gelée.

Corbeau que l'on déteste, d'habitude...
combien émouvant ce matin
dans le paysage de neige.
 
Ah ! les herbes de l'été !
Et c'est tout ce qui reste du rêve
des guerriers morts dans la bataille !
 
Ce même paysage
entend le chant et
voit la mort de la cigale.
Tombé malade en voyage,
en rêve, je me vois errant
sur la plaine morte.

[Ce dernier haïku fut le dernier de Bashō avant sa mort.]

Exemples d'haïkus de Moukaï Kyoraï 

Kyoraï (1651-1704), poète disciple de Bashō
Pas d'amis
Oh ! surtout pas d'amis
quand je contemple les fleurs !
La pluie balayée
touche à peine le sol.
Vent d'hiver.

Exemples d'haïkus de Kawaï Sora 

Sora (1649-1710), poète disciple de Bashō
Le vent du large
dérange sur la mer
les dessins savants des mouettes.
Le soir descend.
Pâle, à travers la feuillée,
une ou deux étoiles.

Exemples d'haïkus de Tchigetsou-Ni 

Tchigetsou-Ni (1651-1704), poétesse disciple de Bashō
Les oiseaux de mer
crient sur la falaise.
L'orage approche.
Qui donc poursuivra, maintenant,
les papillons du verger ?
Mon petit enfant est mort.

Le haïku se trouve aussi dans des films d'animation japonais
Un haïku du maître Yosa Buson (XVIIIème siècle) dans le film d'animation Mes voisins les Yamada d'Isao Takahata (1999)

Haïkus personnels


Ces tentatives de haïkus, dont le nombre augmente de temps à autre et qui sont écrits essentiellement dans un esprit ludique et de partage sur les réseaux sociaux, twitter en particulier, ne sauraient prétendre à une quelconque exemplarité. Ils sont du moins les témoins d'une pratique devenue régulière où le lecteur trouvera une incitation, ou peut-être quelque beauté.

S'il fallait renaître
homme libre ou chien en laisse :
quel espoir d'amour ?

Un arbre tombé
en travers du chemin triste ;
ébranlé, mon cœur.

Retour au pays
par hasard, par nostalgie ;
revenir, se perdre.

Éclaircis tes rides,
ton beau visage émacié
par la faim de vivre.

La journée s'achève,
l'été ne faiblira pas ;
enhardissons-nous !

La petite bête
prend la mouche dans sa toile :
mon ego gigote.

Les loups sont partis ;
danse avec moi sous la lune,
unissons nos pas.

Tardif crépuscule ;
quelle est longue l'abstinence
du félin glouton !

Je veux seulement
coudoyer ton ombre osée
après ton départ.

Dans la fente l’œil
déshabille avidement
l'aubier du vieux frêne.

Singe grimaçant
cramponné à la falaise,
je ris de vertige.

Un canot bondit
sur une vague soudaine ;
l'été a plongé.

Un jaloux dans l'ombre ;
le chat plaintif voit de loin
les souris qui dansent.

Tes bras cette escale
où tant déjà de navires
ont baissé drapeau.

Ficelle entre nous
qui lie nos cœurs et nos mains
toujours en tension.

J'entends revenir
la voiture du voisin
et tes pas la nuit.

Je sens la morsure
d'un soleil renouvelé,
de la nostalgie.

Le soir entre nous ;
tu me demandes du feu,
la flamme s'élève.

Sur la tour d'acier
le soleil forge un rayon
où rougeoie l'été.

Le chant du grillon
comme prélude au soir neuf ;
ta robe tournoie.


Les crapauds en chœur
se souviennent de l'amour,
prélude à l'été.

Souviens-toi ce temps
où pourfendre des dragons
te parut possible.

Pauvre moucheron !
Plus une goutte de miel
sur ma main noircie.

Jeu de cache-cache !
Le chat offre à la souris
le rôle du loup.

Tu avances nue
sous ton ombre cosmétique
- mes yeux s'illuminent.

Le premier oiseau
du printemps, pattes fangeuses,
hésite à chanter.

Toute une ballade 
pour une femme aux yeux clairs ; 
pourquoi sourit-elle ?

Un ciel de cinabre
saigne des soleils bouclés,
tes cheveux roux brillent.

L'étang sillonné
par les araignées d'eau
- la toile fluide.

Des journées entières,
que je vogue ou que je prie, 
la mer noie les larmes.

Entre quatre murs 
grogne un hiver à longs crocs,
mon cœur irascible.

Cœurs en liberté,
allons danser à la brune
- aucun lendemain.

Un plongeon rapide
dans le fleuve rubicond,
tes lèvres m'accueillent.

L'éclair puis les gouttes
griment un ciel de février
et ton cœur changeant.

Sous la pleine lune,
tu sèmes des flaques d'eau
et mon cœur brisé.

Devant l'horizon,
une virée dans le froid
et toi rougissante.

Le carré de nuit
que tu portes sous la neige
cache-t-il la lune ?

L'hiver ébréché
qu'aucune main ne calfate
se noie dans la neige.

Sur moi, une étoile
de janvier encore humide
sèche sa lumière.

Dans l'auge effondrée,
je bois ma plus belle fête,
où vit ton reflet.


Du balcon, je vois
une échelle contre un mur,
l'hiver monte à moi.


L'hiver vient ailé
- un oiseau gobe un nuage
dans un coin de ciel.

Sur le sol gelé
la pie va et vient complice
du trésor enfoui.

Pénurie de fleurs ;
l'hiver est planté de roses
dans mon souvenir.

La simarre traîne
un parfum de renaissance
qui embaume l'air.

Le chemin de terre
entraîne loin les cultures
vers la beauté nue.

La photographie
de la rivière pierreuse
contient mon enfance.

Plonger dans le lac,
les oiseaux pour seuls témoins
du ciel reflété.

À la porte cognent
des poings lourds et innombrables,
l'angoisse est à l'heure.

Là, sous la fenêtre,
le vent me tient compagnie,
j'attends qu'elle arrive.

Hauts et bas tombés
pour oser la nudité
du corps estival.

Rose déconfite
pour de faux, pour du chiqué,
qu'un peu d'eau ravive.

Tout l'ennui du monde
dans une boîte en carton
prisait la poussière.

Que le temps passé
assagisse les amants
déjà séparés.

Ils se sont croisés,
curieux de se voir l'un l'autre
après les hauts cris.

Où donc se situe
l'élément indispensable
à la vie suivante ?

Le mal qu'il arbore,
planté droit dans la poitrine,
meurtrit son jardin.

Mon amour capital,
quelle douleur nous étreint
dans l'été mûri ?

Je t'aurai juré
de vivre libre et heureux -
tu es loin de moi.

Si tu rappelais
le lointain parfum de mai,
pardonnerais-tu ?

Faiblissant, le vent
réclame le seul soutien
d'un plumage affable.

Tes jambes ciseaux
luisant au soleil de juin
tranchent mes désirs.

Ville dépeuplée
par l'ombre morte de soif,
ivre de chaleur.

Les collines rouges
entreprennent la conquête
de l'été en feu.

La cloche estivale
sonne l'or de vivre heureux
sous un soleil riche.

Pour ce couple uni,
l'appel joyeux de l'oiseau
à l'accord des lèvres.

La pluie printanière
confie à la route nue
son regret du ciel.

Trois coups de canon
et de théâtre enchaînés
font un sort mort-né.

Lumineuse attente
sous le ciel haut déployé,
fleuve d'or sans rive.

La grande secousse
dans mon cœur rafistolé
est-ce un dieu qui tousse ?
(ou l'amour renouvelé ?)

Une branche informe
prend le ciel par un nuage
qui verdit de rage.

Malgré ton sourire
je vois que ta lèvre tremble
pour un autre diable.

Suis ce train des yeux,
puis reconstruis ses voyages
par l'outil du songe.

Deux pas sur la glace
et glissant d'entre mes bras,
elle s'envola.

Que guérisse enfin
la blessure singulière
d'un chagrin d'amour.

Une pluie opaque
étend partout ses mensonges
dans les cerveaux gris.

Un vent mauvais souffle
par le bec d'un médisant :
vice de poids plume !

Fiancée tumultueuse,
tourbillonne, sélectionne
un danseur ailé.

Sourire orageux : d'âme,
acquiescez que je froisse
votre bel orgueil.

L'hiver essoufflé ;
j'aurais voulu prolonger
nos respirations.

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